En 1978, les Walker Brothers rament franchement depuis la déferlante punk. Leur succès le plus récent - No Regrets - commence à dater et le trio américain est au creux de la vague. Leur label GTO prend également l'eau avant le naufrage financier qui s'annonce. Avec le peu d'argent qui reste, c'est donc au studio Scorpio de Londres que le groupe enregistre dix chansons pour Nite Flights, "l'album que nous voulions"...N'ayant en effet plus rien à perdre, lassés de chanter pour payer les factures, les faux frères enregistrent donc leur dernier disque qui tient davantage de la compilation, chacun composant dans son couloir. Si Gary Leeds et John Maus font en effet le job pour ce chant du cygne, Scott Engel ouvre l'album sur quatre chansons qui sonnent véritablement à part, surclassant celles de ses camarades...


Malgré des ventes très confidentielles, Nite Flights métamorphose Scott Walker qui met le feu avec ses premières compositions originales depuis des années. Le Phoenix sort bel et bien de ses cendres sixties pour un envol futuriste. Dès l'ouverture, Shut Out et Fat Mama Kick basculent dans un climax sombre, avec cette voix de baryton bousculée dans une pop nauséeuse. Quant à The Electrician, cette chanson se fait séance de torture, un brin sadique quand le tortionnaire prend son pied à balancer quelques décharges bien placées. Un détail qui a son importance, l'Américain apporte dans le studio l'album “Heroes”, enregistré à Berlin par Bowie avec Brian Eno, ce diamant glacial. Au passage, la pochette de Nite Flights affiche une photo de Scott en noir et blanc, tout comme celle de Sukita....Présent lors des sessions, l'ingénieur du son Steve Parker regretta un manque d'audace sur le coup : "Si on avait eu un personnage comme Eno, ça aurait été encore plus époustouflant, je pense." Qu'importe puisque l'influence de "Heroes" donne véritablement des ailes au crooner cool, qui s'aventure très loin de sa zone de confort.


Sur la troisième piste, Nite Flights décolle direct, embarquant bien son monde. Des cordes dramatisent dès la première mesure, quand une ligne de basse ne cesse d'onduler en descente sur des percussions et des claviers héroïques. Cette chanson est l'une des rares de Walker, capable de nous faire danser, car c'est un disco noir, un groove lyrique et démentiel. Une chanson très bien foutue dans son défilé instrumental, mais trop brève, à peine quatre minutes...La pochette crédite Dave MacRae aux claviers, Franck Gibson à la batterie, Mo Foster et Scott Walker à la basse...Quant aux lyrics, une poésie sombre s'en dégage, envoutée par le chant de Scott, que John Maus accompagne en douce, sur des paroles fragmentées et insaisissables. Le crooner chante comme s'il ne lui restait que quelques instants avant la catastrophe imminente. La répétition de la phrase "Be my love, we will be gods on nite flights/With only one promise, only one way to fall" dans l'outro renforce cette impression de fatalité inéluctable. Quelle est la menace ? Le mystère plane encore car la chanson s'éteint peu à peu avant de se perdre dans le silence...


Dans les années 60, le jeune David sortait avec une fille qui adorait les chansons de Scott Walker, alors vedette au Royaume-Uni : "Je devais écouter toutes ses chansons, soir après soir. Elle refusait de jouer ma musique. Mais cela m'a laissé un grand amour pour sa voix." De son propre aveu, Bowie prend le baryton de son crooner favori pour modèle, lorsqu'il veut chanter de sa voix la plus grave. Et quand Walker reprit Jacques Brel, on saisit le fil directeur qui mène aux reprises Amsterdam et My Death par le Britannique, tant ce dernier est visiblement dans l'imitation. Lors des sessions de Lodger à Montreux, les compositions de Scott sur Nite Flights subjuguèrent Eno et Bowie, qui parla même d'un "disque extraordinaire avec les plus belles chansons entendues depuis des années. " Sous le charme, il n'aura de cesse de vampiriser Walker pour nourrir ses chansons, telles que The Motel et Heat, inspirées par The Electrician, cette autre tuerie...Quant à l'ancien de Roxy Music, Eno évoqua un sommet de la pop rarement égalé, au point de s'en désoler : "Je dois dire que c'est humiliant d'entendre ça. Ça l'est vraiment ! Bon sang ! On n'a pas avancé. On entend tous ces groupes qui sonnent comme Roxy Music et Talking Heads. On n'a pas avancé plus loin. C'est une honte, vraiment."


En fan absolu, Bowie avoue son admiration pour Nite Flights, une chanson qu'il aurait adoré écrire, tout comme Teenage Riot de Sonic Youth ou Debaser des Pixies. S'il n'en est pas l'auteur à regret, David peut déjà la chanter, un plaisir en soi selon son expression. Ce qu'il fit en 1993 sur l'album Blak Tie White Noise, avec la production de Nile Rodgers. Un fan nommé David Jones détourna alors la merveille pour un hommage à son idole. Sa version est certainement le moment le plus intense d'un album plombé par quelques passages à vide, voire un sacré trou d'air surtout vers la fin. Dans l'ombre portée de Scott Walker, Bowie culmine donc avec Nite Flights sur une rythmique implacable, transcendée par des claviers intenses et la guitare synthétisée de Reeves Gabrels. Le feu sous la glace. "It's so cold" ! Théâtral comme jamais, Bowie chante avec une distance qui fait passer Walker pour un dément en perdition. Frissons garantis...Pour finir en beauté, David double sa voix comme un écho fantomatique et lancinant...



En 1995, alors que Bowie mettait la dernière main avec Eno sur Outside, un disque sous l'influence de Walker dixit Reeves Gabrels, l'Américain surgit du silence avec Tilt....Une oeuvre si abrasive et déroutante, que l'album du Britannique passerait presque pour une aimable promenade pop en mode easy-listening, du moins la version finale. Pour les sessions Outside, c'est à l'évidence une autre histoire....Deux ans plus tard, lors d'une émission de la BBC, Bowie eut le souffle coupé à l'écoute de Walker lui adressant un chouette message d'anniversaire pour ses 50 ans. Visiblement remué, David déclara : "Je vois Dieu par la fenêtre. Cela m’a vraiment touché, j’en ai bien peur. Je pense qu’il est probablement mon idole depuis que je suis jeune. C’est très émouvant". En effet, Bowie admire beaucoup l intégrité de l'Américain, alors que « alors que d’autres artistes sont des traîtres à eux-mêmes. » Pense-t-il alors à lui même, largué dans les années 80 dans sa bouillie commerciale ? Quant à Scott Walker, il ne cessa de remercier David, même après sa mort : "À chaque fois que je lui parlais, il était très gentil avec moi. Il était toujours de mon côté. Il recommandait mes disques. Il était très généreux avec moi et s'intéressait toujours à ce que je faisais."


Si les deux chanteurs n'ont jamais travaillé ensemble, la chanson Nite Flights relie magnifiquement ces figures du rock qui se tournaient autour d'une fascination réciproque. Inspiré par "Heroes", la chanson de Scott Walker ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd, David Bowie livrant ainsi sa meilleure reprise. Un coup double cultissime !

Amaury-de-Lauzanne
10

Créée

le 12 juin 2025

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