Le vieil homme danse toujours

Avis sur Skeleton Tree

Avatar -Aymeric-
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La parabole biblique faisait du fils prodigue, désespoir de son père, un modèle de vertu. Nick Cave a suivi son exemple. Il n'est revenu dans le giron des mortels qu'après avoir purifié son verbe du venin de la jeunesse. Certains morceaux le montrent fatigué. Les mèches rebelles se font plus rares à l'automne d'une vie. Lui et ses mauvais séides accompagnent la chute des feuilles mortes d'une valse ténébreuse. Et le vieil homme danse toujours.

Skeleton Tree exhale une sève mélancolique et douce. A commencer par Girl In Amber, ses miroitements illusoires de cristal fossilisé. Elle évoque une amante dont nous tentons tous, un jour ou l'autre, de rattraper le tirage qui nous échappe. Hissons les voiles. Accompagnons Nick dans cette odyssée de pécheurs. Espérons y trouver l’Ithaque et la Penelope tant escomptés et infiniment éconduits dans nos souvenirs d’enfance.

Quid du neuf, direz-vous, dans cette plainte constante qui compose l’œuvre du groupe ? Rien de spécial, donc l’essentiel des choses qu'il y avait à dire. Nick repousse son âme dans des tremolos déchirants. C'est un black dans l'âme, dont la peau s'est écaillée mais qui cultive une nostalgie africaine. La voix du chanteur est à la hauteur de ses défauts, elle ne tiédit pas. Avec les poussées excessives qui le caractérisent, à la nuance près cette fois, qu’une chorale soutient ce radeau de la méduse à bras le corps malgré l'émoi suscité, et dans un aveu pathétique, le bluesman s’agrippe à ces anges du désespoir. Et le vieil homme chante toujours une poésie répétitive qui pègue au corps et qui décharne comme un retour de flamme. Elle livre la part de vécu d’un quart de camembert découpé à la pelle à tarte. Dans la joie, dans l’exultation de pouvoir dire « je l’ai mangée, cette merde nananère ».

En fait, non. Pas « nananère ». Si Nick Cave parle du suicide ce n’est jamais que par suggestion contrarienne. Le suicide se pose en remède au néant, pour celui qui ne peut plus vivre. Mais il est d'un sérieux qui frise l'impossible.

Survient Jesus Alone, prenant une dimension à part spirituelle, cette transe fait planer un vautour au dessus du totem phallique en place et lieu de croix qui m’incite au péché contre l’esprit, et d’apostropher avec ce vieux chaman incrédule mais curieux « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

I Need You est la chanson d’amour qu’on ne souhaite à personne. C'est un régal d'entendre le chanteur accorder ses glottes fatiguées aux cordes insensibles d'un electro-rock de bon aloi. Un moment de charme maritime qui rappelle l’époque où le groupe chavirait encore. Sur des flots moutonneux, la voix de Nick vogue comme une barque, piquant en proue, se soulevant en poupe, s’arrimant à l’aide d'un chœur qui gouverne. Distant Sky est un très émouvant chant d’hiver comparable à un La Tour caravagesque sonore. Composé à la gloire du silence, des nuits étoilés, et des lueurs de bougie, il fait grâce de la plus caressante et berçante des voix maternelles qui souffle un moment sur la cire fumante tout en rassurant l’enfant en chacun de nous que la nuit, oui, la nuit se passera bien. La voix mâle de Nick n’est plus à bout de nerf, elle est consolée et apaisante, comme s’il récitait son couplet la tête assoupie sur les genoux d’une sainte femme passant la main dans sa tignasse rebelle. Moment de grâce sensorielle absolu, tactilité de la mélodie maîtrisée au poil.

Non Nick, tu n'es pas un déchet. Tu t'es seulement démené dans cette vie difficile. Vivant parmi les vivants. Chair qui souffre. C'est la fosse commune que tu fuis. C'est sachant cela, qu'aujourd'hui tu rends grâce. Et le vieil homme danse toujours.

Nick Cave and the Bad Seeds nous livre là, une fois de plus, une délicate fragrance de rose fanée. Une formule lucide, vieillie, mais dont les branches quoique mousseuses ne sont pas pourries, sur laquelle il est bon de s’asseoir et se balancer le temps d’un vol d’étourneaux, d’un carrousel de feuilles ou d’une pirouette de gamin. Un Nick, l’espace d’un instant serein, consolé, peut-être assagi, qui s’allonge, qui s’étend ; Skeleton Tree résonne comme une lueur avant l’obscurité totale, c’est l’inébranlable témoignage d’un Homme à qui rien ne pourra jamais enlever qu'il a vécu.

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