Trésor de subtilités

Avis sur Sounds of Silence

Avatar Quentin M.
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Deuxième album de Simon & Garfunkel, Sounds of Silence est un condensé de génie en même pas 30 minutes.

Après un Wednesday Morning 3 A.M. tout en beauté acoustique, le duo new-yorkais se met en phase avec l’époque et décide d’apporter un peu d’électricité à son folk. Enfin, ils ne le décident pas vraiment : pour la nouvelle version de “Sounds of Silence” (qui était déjà la chanson phare de l’album précédent), la maison Columbia décide de faire venir les musiciens de Bob Dylan dans le studio pour ajouter des overdubs… sans en informer Paul Simon et Art Garfunkel ! Imaginez leur réaction quand ils apprennent que la chanson est un succès, puis quand ils l’entendent ainsi arrangée…

Enfin, qu’importe, puisque nous tenons ici la plus belle chanson de tous les temps. Vraiment. « Sounds of Silence » est d’abord un magnifique poème sur la difficulté de communiquer avec ses semblables : c’est un questionnement métaphysique beaucoup plus profond que la caricature de « chanson sur la solitude » qui en est souvent faite. Ces cinq strophes sont mises en musique avec un talent de mélodiste que Paul Simon partage avec de rares congénères de son époque (Leonard Cohen, Bob Dylan, Bert Jansch…). Puis elles sont mises en rythme, avec une dynamique sublime, un effet d’accentuation, une douce montée en puissance qui nous conduit jusqu’à la fatalité. La voix des protagonistes conjugue mystère et mélancolie ; elle est la pureté incarnée.

Quand s’évanouissent les notes cristallines du dernier refrain, on se demande franchement ce qui va pouvoir sortir des enceintes sans avoir l’air plat et indigent en comparaison. Et on est vite rassuré.

En effet, l’album a encore d’autres trésors de subtilité à dévoiler. « Kathys’ Song » et « April Come She Will » sont des chefs d’œuvre acoustiques où les voix solistes sont portées par ritournelles de guitare mélancoliques. « Leaves That Are Green », sobrement habillée de percussions, dégage une ambiance un peu plus fraîche et optimiste. Le point commun entre ces trois chansons ? L’amour mis en relation avec le temps : celui qui passe et celui qui varie selon les saisons.

La contemplation du temps et des phénomènes naturels est également mise en exergue sur « I Am the Rock », véritable chanson sur la solitude ce coup-ci. Une solitude radicale, terrible. Mais loin de s’en plaindre, le narrateur s’en satisfait. Paul Simon nous dit que la solitude peut envahir les êtres qui, en apparence, ont tout pour eux. La preuve : « Richard Cory », qui possède la moitié de la ville, finit par se tirer une balle dans la tête – mais l’ouvrier qui n’y croit pas continue de l’envier. Le talent d’auteur-compositeur de Paul Simon réside en partie dans la construction de ces schémas psychologiques et interpersonnels complexes, forçant l’auditeur à se mettre à la place d’autrui.

Des morceaux comme « Richard Cory » mais aussi « We’ve Got a Groovey Thing Goin’ » et « Somewhere They Can’t Find Me » nous montrent Simon & Garfunkel plus péchus, flirtant avec le rock. Ce n’est cependant pas là qu’ils excellent le plus. « Somewhere They Can’t Find Me » reprend ainsi les couplets de « Wednesday Morning, 3 A.M. » (de l’album précédent) en perdant au passage la mélodie qui faisait sa beauté. Cette chanson reste tout de même d’une écoute agréable, introduite par un riff issu du morceau « Anji » de Davy Graham. Ce classique du folk est d’ailleurs repris dans son intégralité juste après : Simon & Garfunkel ont le goût des fusions (comme ils le confirmeront sur l’album suivant) et savent honorer leurs modèles.

Se doutaient-ils qu’ils deviendraient eux-mêmes des modèles ? Pas sûr, si l’on en croit les paroles de « Kathy’s Song », où le narrateur témoigne de sa difficulté à trouver les mots justes pour rimer. Mais Paul Simon sait trouver ces mots, et les chanter de façon appliquée, avec son ami d’enfance. Dans la plus pure tradition de la folk music, il se font les porte-paroles des égarés, des exclus, de ceux qui ne savent plus où est leur place. Ils le font avec passion, sensibilité, raffinement, et même avec un brin d’humour sur « Blessed » qui, avec son orgue, n’est pas si catholique qu’elle en a l’air.

Porté par la voix de conteur de Paul Simon et par la voix angélique d’Art Garfunkel, qui se mêlent parfois dans une alchimie miraculeuse, Sounds of Silence est une tranche de vie new-yorkaise qui résonne universelle. « And the sign said the words of the prophets are written on the subway walls »… Tout est dit.

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