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The Loud Bass Theory

Avis sur The Low End Theory

Avatar Stijl
Critique publiée par le

Il y a des signes qui ne trompent pas. Ou du moins qui vous convainquent immédiatement de la direction prise par les artistes d'un projet à l'autre. Pour le difficile passage au deuxième album, A Tribe Called Quest a délaissé la pochette pleins de couleurs pastels de leur premier album, pour passer à une image dominée par le noir. Deuxième album qui se verra de plus affublé du titre beaucoup moins drôle et tiré par les cheveux, "The Low End Theory". Pour éclaircir le public, le leader du trio, Q-Tip, décrit son nouveau travail de la manière suivante : ''La Low End Theory, c'est lié au hip-hop. A la boîte à rythmes TR-808. Aux lignes de basses qui vous transpercent. Et il y a un deuxième sens, ça fait référence aux jeunes mâles noirs américains qui sont au fond du gouffre".

Avec un tel discours, la pochette parle alors d'elle-même et le personnage représenté en noir et vert exprime cet afro centrisme assumé dans la musique de Tribe, comme chez de nombreux de leurs compères de la Zulu Nation. Bien que beaucoup plus intelligent et apaisé que chez d'autres artistes plus extrémistes. Présent sur leurs deux prochains albums ainsi que sur les best-of ou autres vêtements, ce personnage deviendra d'ailleurs leur logo pour les années à venir. Signe que rien qu'avec sa pochette, cet album a su marquer les esprits, ce qui est déjà fort.

Sorti un an plus tôt en 1990, le premier essai du trio new yorkais avait été salué par la critique ce qui lui avait valu de nombreuses classifications élogieuses, comme les fameuses cinq étoiles de The Source ou l'entrée dans leur Top 100 Best Rap Album. Malgré ces louanges on avait reproché aux new yorkais leurs expérimentations parfois difficile à suivre ajoutées à une certaine immaturité. Le magazine Rolling Stone avait même osé le qualifié "d'album le moins dansant de tous les temps". Avec sa palette tricolore, l'habillage de leur deuxième livraison respire la sobriété et le message semble être passé, traduisant une envie d'aller au fond des choses, et une approche plus adulte de leur musique.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le premier titre "Excursions" est construit autour de samples des Last Poets. Ces derniers, considérés comme les premiers acteurs de ce qui allait devenir le rap, sont connus pour leurs paroles contestataires et leurs prises de position. Une façon comme une autre de montrer que Tribe désire devenir plus sérieux en abordant des sujets plus matures. Car si dans le drôle et frais "People's Instinctive Travels and the Paths of Rhythm", on retrouvait des titres dédiés à la drague, à manger équilibré ou même à un story-telling en plein désert mexicain, The Low End Theory marque bel et bien une césure.

Ne poursuivant pas l'aventure commencée avec le DJ Ali Shaheed Muhammad, et les deux MCs Phife Dawg et bien sûr Q-Tip, Jarobi White quitte le groupe en bon terme après la sortie et le succès du premier CD, tandis que Phife découvre qu'il est diabétique. Malgré ce faux bon et cette mauvaise nouvelle, le groupe le plus cool que le rap ait jamais connu n'allait pas pour autant se laisser abattre. Au contraire ces changements au sein de la formation vont permettre au trio de se repenser et d'évoluer. Alors plus relégué au second plan sur le précédent effort, et après une discussion avec le leader, Phife Dawg devient un MC à part entière sur The Low End Theory, Q-Tip étant d'accord pour ne plus tirer la couverture entièrement de son côté.

C'est donc à une excursion qu'est convié l'auditeur lors de l'écoute du premier morceau sur les quatorze que composent l'album. Titre en aucun cas anodin et qui exprime au mieux la nouvelle direction musicale qu'a décidé d'emprunter le trio. Si niveau lyrics on passe d'une séquence nostalgie à Shakespeare sur le phrasé toujours impeccable de Q-Tip, la surprise provient du beat en lui-même. Une ligne de basse qui tourne inlassablement en boucle, puis une drum qui claque les tympans et surtout cette ambiance jazzy entre les couplets. Pas de doute, le groupe a bel et bien changé radicalement son approche d'un hip-hop jugé trop alternatif auparavant pour ne garder que l'essence même du mouvement qu'ils chérissent tant. Les 47 minutes de l'opus sont donc construites de sorte à ce que les drums, la ligne de basse et la voix, et rien d'autre, se mélangent à merveille, constituant un son minimaliste mais solide au possible. A Tribe Called Quest montre alors sa maturité tout en gardant ce qui a fait sa force, comme un sens de l'humour rafraîchissant.

Comme sur "What?" où Q-Tip enchaîne les questions existentielles à un rythme effréné et surtout avec un flow très technique. "Qu'est le sexe s'il n'y a pas trois personnes ?", "Qu' est Duke Ellington sans le swing ?" ou encore "Qu'est Clark Kent sans une cabine téléphonique ?" sont entre autre les questions que Q-Tip se pose sans réellement chercher de réponses. Car même si le groupe montre qu'il a su grandir, pas question pour le trio de devenir non plus trop sérieux. Si Tip incarne la figure plus sage et réfléchie, Phife Dawg représente son double plus fou et insolent mais toujours dans le bon ton. L'ex second couteau se révèle d'ailleurs complètement à travers une ribambelle de titres tous meilleurs les uns que les autres. "Butter", où Tip ne fait qu'une apparition au refrain, prouve la technique sans fautes du MC et sa facilité de parler d'un thème tout en y insufflant sa personnalité. Récit tendant du tendre au moins délicat, Phife y conte ses multiples expériences avec maintes conquêtes et la manière dont ça a finit. Sujet qui peut paraître léger mais qui à travers ses rimes intelligentes prennent une autre dimension, le tout sur une instru des plus smooth. L'alchimie des deux MCs marche alors à merveille sur des titres comme "Buggin' Out" ou "Vibes and stuff" mais n'égale en aucun cas leur performance sur le premier single, "Check the rhime".

Grâce à ce morceaux on est à deux doigts de toucher la perfection à travers une performance excellente de la part des deux compères. Sur un son tout en douceur qui s'emporte sur le refrain grâce aux trompettes jazzy, les voix des deux MCs se coupent, s'entremêlent, se complètent à la merveille. On pourrait croire qu'ils ne font plus qu'un. "You are on point Tip ? All the time Phife" fait partie de ces phrases devenues cultes à côté de leur "Can I kick it ? Yes you can !" . Véritable symbole d'un groupe au sommet de son art, sur ce titre les deux rappeurs poussent l'art du MCing à un très haut niveau.

Ali Shaheed Muhammad, l'homme derrière les platines et producteur de la totalité des sons, parfois aidé de Q-Tip pour les samples, mérite autant de louanges que ses partenaires. Car si derrière le micro les deux autres loustics assurent plus que jamais, ils le doivent énormément à son talent de mixage et de production, servi sur un plateau d'argent. Réglé comme une montre suisse à la seconde près, chaque instrumental est un exemple de savoir-faire hors pair. Chaque ligne de batterie, chaque blanc pour accentuer une rime, chaque reprise de la ligne de basse est calculée parfaitement. Ainsi l'arrivée de la batterie au début de "Excursions" dès que Q-Tip a finit sa phrase ou les blancs dans le funky "Rap promoter" passent avec une telle aisance que le public en redemande. Reconnu unanimement comme l'un des albums les mieux produits de tous les temps, The Low End Theory se laisse redécouvrir à chaque nouvelle écoute. Tout en prouvant que minimalisme et sobriété peuvent très bien s'allier à une diversité de sonorité sans y sacrifier la qualité.

Si les thèmes des différents morceaux vont des histoires d'amour qui finissent mal (''The infamous date rape"), à un bond en arrière avec l'évocation du pager ("skypager"), puis aux travers du monde de l'Entertainment ("Show Business" featuring Diamond D), il y a un point sur lequel l'album met un point d'honneur à garder intacte et unique, son ambiance jazzy.

Présente sur la grande majorité des titres, l'influence du jazz ajoute juste ce qu'il faut pour donner à l'album une atmosphère à la fois détendue et rythmée. Car là où d'autres groupes comme Gangstarr ont aussi utilisé des samples de jazz pour créer leur propre couleur musicale, jusqu'à ce que naisse un nouveau mouvement, le jazz-rap, A Tribe Called Quest va utiliser ce style d'une manière différente. Au lieu de nourrir leurs instrus continuellement de samples, le groupe va les implanter à des moments clés ou très discrètement afin que l'auditeur se concentre sur le phrasé des deux MCs, de la basse et de la batterie, sainte trinité de ce deuxième album. Le jazz n'est alors ici qu'un moyen de sublimer l'instrumental, plutôt que de se reposer uniquement dessus pour un morceau entier. Bien que des artistes de talent aient utilisé de manière brillante moultes samples jazzys pour leurs rendus, le résultat peut très vite paraître daté ou placé dans une case. Tandis qu'ici Tribe crée un son où le jazz en tant que grand frère vient apporter le coup de main nécessaire à son petit frère hip-hop pour une réunion magique. "Jazz (We've Got)" placé en fin d'album est le summum de cette alchimie parfaite entre deux styles que des années séparent mais que le trio new yorkais fait sonner sublimement. Véritables louanges sous formes de rimes envers le style musical des grands Miles Davis, John Coltrane ou encore Duke Ellington, le morceau est du cachemire doublé de soie pour les oreilles sur un premier mix de Pete Rock revu par Q-Tip. Le groupe ne s'y trompera pas en le sortant sous la forme de deuxième single.

Tribe peut même se targuer d'avoir au sein des crédits de leur deuxième album une légende du jazz, venu apporter son talent le temps d'un titre. Sur "Verses from the Abstract" (The Abstract est l'autre pseudonyme de Q-Tip) le trio a ainsi l'honneur d'accueillir le célèbre bassiste Ron Carter, n'ayant ni plus ou moins été partenaire de Miles Davis durant des années, rien que ça. Le leader du groupe ne se fera pas prier pour le faire remarquer. "Thans a lot to Ron Carter at the bass, yes it is Ron Carter at the bass" peut on entendre à la fin du titre. Une seule condition devait être tenue par le MC, afin que Carter veuille se joindre à cette bande de déchainés mais si cools ; celle de ne pas être vulgaire. Pari tenu par Tip même s'il se permet une légère provocation bon enfant en s'arrêtant juste avant de lâcher le fameux f-word dans l'un de ses couplets.

Si "Verses from the Abstract" a vu une figure célèbre se joindre à nos trois lurons, le dernier morceau de l'album va quant à lui faire éclater au grand jour le talent d'un personnage que l'on ne connait que trop bien aujourd'hui. A côté de ses acolytes de LONS (pour Leaders Of the New School) et des deux MCs de Tribe, un certain Trevor Tahiem Smith Jr. va lâcher un couplet d'anthologie avec l'une des meilleures punchlines jamais entendues. Avec son fameux "Raaaawr Raaaawr ! Like a dungeon dragon ! Change your little drawers cause your pants are saggin' " , ses dread locks et sa voix grave, le tout jeune Busta Rhymes verra sa hype monter jusqu'à son premier album en 1996. La performance des autres performeurs n'est pas non plus à esquiver, chacun donnant le meilleur de soi-même dans son style. Avec son rythme effréné, le flow des six MCs qui s'enchaînent, les cris et les backs de chacun, ses punchlines devenues cultes et samplées des milliers de fois, et son clip vidéo avec ses guests et son montage tellement 90's impose le titre comme un pur classique maintes fois considéré comme l'un des meilleurs morceaux rap entre crews au monde.

L'importance des drums qui claque les tympans et notamment la présence de la caisse claire qui retentit au plus profond de nous ainsi que les lignes de basse prépondérantes vont ouvrir un nouvel horizon pour le hip-hop du début des 90's. Des producteurs de talent ne se feront pas prier pour en prendre exemple comme Havoc de Mobb Deep, où son rendu sur le classique "The Infamous" transpire l'influence du travail de Tip et Muhammad. Tip qui sera d'ailleurs en featuring sur l'un des titres, à l'ambiance jazzy, "Drink away the pain". Car en utilisant avec parcimonie et brio des samples de jazz, Tribe devient l'un des porte drapeau de ce que l'on appelle alors le jazz rap avec une ribambelle d'artistes qui suivront le pas. Difficile d'ailleurs d'imaginer qu'avec l'utilisation du jazz dans ses instrus, soit la quintessence de la musique douce et calme, Q-Tip cite l'album des dangereux californiens tout de noir vêtu N.W.A "Straight outta Comtpton" comme référence pour la création de son deuxième album.

A Tribe Called Quest nous avait emmené avec leur premier album dans leur univers à travers le chemin d'un hip-hop expérimental, fun et décalé. Sur ce deuxième album, les trois gaillards se frayent leur propre route vers un hip-hop beaucoup plus sobre et structuré, prouvant qu'il faut compter sur eux pour l'avenir, ainsi que pour guider les nouveaux talents de ce début des 90's. Plus de deux décennies plus tard, une génération de rappeurs ne cesse de reprendre l'héritage incroyable laissé par le trio qui s'est séparé en 1998. Séparation après un cinquième opus qui arrivera avant que le trio ne sorte l'album de trop, et laissant les nouveaux talents ouvrir à leur tour la voie. Toutefois si vous tendez bien l'oreille à l'écoute de leur musique, vous ressentirez toujours cette basse au plus profond de vous, vous rappelant le discours détendu mais conscient des new yorkais les plus cool de la planète. C'est donc ça, la Low End Theory.

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