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De l'art de bien vieillir...

Avis sur This Is All Yours

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Comme le martèle souvent mon grand-père fascisant au moment d’évoquer la dictature franquiste et sa parenté avec les autres totalitarisme, « comparaison n’est pas raison ». Soit.

Bien sûr, il serait illusoire de considérer le dernier album d’Alt-J sans prendre en compte son prédécesseur, le très remarqué An Awesome Wave. Le fait est que, bien souvent, l’épreuve de la comparaison avec le grand frère dessert largement le cadet… Mais elle peut quand même déboucher sur quelque enseignement positif. Or, ce qui gêne dans le cas du groupe britannique et de son dernier nouveau-né, c’est qu’on ne tire rien du poncif bien lourd et (paradoxalement) assez répandu sur SC, poncif qu’on pourrait grossièrement formuler de la sorte :

« eh t’as écouté le dernier album d’Alt-J? Il arrive pas à la cheville
de leur premier hein ! »

...

La vraie question philosophique que cache mon énervement (à peine) teinté de mauvaise foi est la suivante : peut-on juger une oeuvre d’art ex nihilo, c-à-d sans prendre en compte ses conditions de productions ?

Bon, c’est pas aujourd'hui qu’on tranchera. Néanmoins, tentons de regarder cet album tel qu’il est et non à la lumière de ce qu’on sait qu’Alt-J est capable de produire.

D’abord, n’en déplaise à ses détracteurs, force est de constater que This Is All Yours est un concept album qui se tient. C’est vrai, un peu d’indulgence : personne n’est tenu de produire un Dark Side of The Moon du premier coup !

Cohérent d’un bout à l’autre, This Is All Yours esquisse les contours d’une épopée féerique au terme de laquelle les courageux élus, en proie aux maux que leur réserve cette contrée sauvagement hostile, espèrent trouver des trésors merveilleux.

(NB : non, non ceci n’est pas une tentative maladroite visant à résumer un peu paresseusement le Seigneur des Anneaux)…

Ensuite, l’album regorge de pépites bien amenées (Alt-J étant incontestablement, et ce depuis An Awesome Wave, le groupe-roi des interludes maitrisés). A commencer par cette Intro sublimissime, polyphonie construite petit à petit qui débouche sur une superposition de voix ultra mélodieuses et assez entraînantes - starter efficace pour mettre en marche la mécanique alt-jiesque. S'ensuivent Nara et ses « alleluia », qui, plus déterminés que ceux de Jeff Buckley, nous font miroiter la terre promise, ce havre de paix qui constitue le programme itinérant de l’album. Avec ses montées progressives et ses exclamations guerrières tout droit sorties de l’offensive scandinave d’un chef Viking, le punchy Every Other Freckle n’est pas sans rappeler l’énergie qui caractérisait An Awesome Wave. Si Left Hand Free est sans conteste le titre poubelle de l’album (il en faut bien un), Garden of England, qui rappelle les spectacles de fin d’année de l’école de musique municipale auxquels on était forcés d’assister en silence, a le mérite de séparer de manière aérienne le déchet pré-cité du très joli Kingdom Choice.

Et maintenant, comme dirait Julien Lepers, "plaaaaaaaaace au jeu" : avec Hunger of the Pine, on atteint des sommets que peu de groupes sont capables de gravir à l’heure actuelle. Ceux qui en doutent - les « sceptiques », comme on dit dans le jargon dolanien - se verront réserver le même sort que le protagoniste en fuite du clip tout aussi réussi 1. La litanie entonnée en fond (« i’m a female rebel ») et directement calquée sur le gerbant 4x4 de Miley Cyrus - sans qu’on puisse trancher entre l’hommage et la parodie - fait penser à la vibe (prière de ne pas me juger sur l’emploi de ce terme) d’un groupe pop-rock comme Phoenix. Après tout, Listzomania claque quand même plus que Wrecking Ball, non? Enfin, on salue l’effort déployé dans les derniers vers du morceau, déclamés (oui oui) en français. Attention, ils ne sont pas compréhensibles pour autant.

Parvenus aux cimes de l’album, il nous faut désormais songer à redescendre dans la vallée. Le trio de Warmfoothills, aussi rafraîchissant que l’impressionnante cascade croisée sur le chemin du retour, va nous y aider. Au terme de cette balade champêtre pimentée ou non - c’est selon - par des ébats dans la clairière, nous voilà face à une église imposante taillée à même la roche. De la porte mi-close s’échappe un chant religieux pour le moins singulier… Ca y est ! Vous avez reconnu The Gospel of John Hurt qui rend, à grands coups de xylophone, un hommage lointain à la mythologie du Far West. Si Pusher, ballade agréable et sans prétention, ne provoque pas d’émerveillement particulier, attendez le morceau suivant. Bloodflood Pt. 2, bien supérieur à son frère aîné, justifie en effet à lui seul l’existence de This Is All Yours. Et pas seulement parce qu’il reprend une des catch-phrases mythiques du rap français ! (sans les « woop woop », évidemment...)

Leaving Nara clôt tranquillement l’album, dont on peut désormais dégager la structure pyramidale, semblable à celle de la vie humaine : un démarrage en douceur qui culmine avec le puissant Hunger of the Pine, avant de s’éteindre d’une traite - comme un feu de bois qu’on aurait volontairement privé d’oxygène. Et, comme toute pyramide, l’album recèle un tombeau secret : la hidden track des 5 dernières minutes de Leaving Nara. (c'est cadeau !)

En définitive, This Is All Yours mime le vieillissement continuel auquel chacun est soumis. Mais un vieillissement apaisé, puisque la pente déclinante n’est pas synonyme d’angoisse ; bien au contraire, elle rime ici avec sérénité. Quand on a enfin trouvé ce qu’on cherchait, c’est qu’il est temps de s’en aller.

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