"I go to the place where danger awaits me. And it's bound to forsake me."

Avis sur What's Going On

Avatar Kaputt
Critique publiée par le

C'est quand même incroyable qu'un tel album n'ait pas encore de critique dithyrambique à son égard.
8.0 de moyenne SC, classé 6ème meilleur album de tous les temps par Rolling Stone, dotée d'une acclamation critique et d'une influence quasi-universelle, mais rien sur le site. Il est donc l'heure maintenant de lui rendre justice.

1970. Marvin Gaye est en pleine dépression après la mort de sa partenaire de chant Tammi Terrell, foudroyée par une tumeur au cerveau. La guerre du Viet Nam n'est toujours pas terminée. Le frère de Marvin, Frankie Gaye, revient de son service militaire. Il raconte à son frère les horreurs dont il a été témoin, ce qui a pour effet de le choquer profondément. Ceci à tel point qu'il lui répond : "I didn't know how to fight before, but now I think I do. I just have to do it my way. I'm not a painter. I'm not a poet. But I can do it with music.".

Un an auparavant, Renaldo Benson, membre des Four Tops, voyage en bus avec son groupe lorsqu'il est témoin lui aussi de violences commises à un groupe de protestants pacifistes. Un évènement qui restera dans les mémoires sous le nom de "Bloody Thursday". Outré devant cet évènement, Renaldo commence à composer un morceau pour tenter de comprendre, ou, comme il le dit lui-même : "I saw this and started wondering : "what the fuck was going on, what is happening here?" One question led to another. Why are they sending kids far away from their families overseas? Why are they attacking their own kids in the street?"

Mis en contact avec Marvin Gaye, celui-ci va aider à la composition et va finir par créer sa propre version du morceau. Le résultat sera le point de départ de l'album qui prendra son nom : "What's Going On".

"But who really cares, who's willing to try ?"

L'album commence à être mis en chantier, et les problèmes sont déjà là. Les producteurs de Motown sont choqués par les intentions de Marvin Gaye, qui est de produire un album tout entier à propos des problèmes de l'époque : drogues, violence, guerre, corruption, et même, fait assez surprenant pour l'époque : l'écologie.
La peur principale serait celle de perdre la base de fans du chanteur, celle qui aime ses chansons d'amour sirupeuses des 60's.
Qu'importe. L'album est mis en route, et les idées fusent. Baignant dans une ambiance de drogues (alcool, marijuana entre autres), l'œuvre commence à être déjà profondément novatrice pour son style, ne serait-ce qu'au niveau musical. En utilisant des arrangements dans des tons peu utilisés pour la pop d'alors, Marvin Gaye prend un risque qui sera primordial pour la musique soul des années 70.

L'album au final n'a pourtant que 9 morceaux, et dure à peine 35 minutes. Il commence par six morceaux se suivant les uns aux autres, évoquant chacun d'entre eux de manière successif les problèmes déjà évoqués au dessus. Vient ensuite une coupure, et la face B du disque sera légèrement différente.

La première face est déjà en elle-même une sacrée merveille, d'une homogénéité incroyable. Il est difficile de distinguer chacun des titres tant ils forment un tout. Et Marvin Gaye va ici se surpasser. Il est entouré d'une orchestration parfaite, céleste, impressionnante, elle crée une ambiance douce-amère inimitable où flotte la voix de Gaye. Une voix d'une sincérité touchante, qui se démultiplie avec l'orchestration pour renforcer le message qu'elle souhaite faire passer. Tous les troubles d'une époque sont résumés par un Marvin Gaye qui se tient au dessus d'eux. Non omniscient, mais qui semble tellement concerné par ce qu'il chante qu'on ne peut que le croire sur parole. La composition suit alors elle aussi, si bien que les titres sont d'une fluidité remarquable.
Le grand talent de chacun des morceaux est de réussir de temps en temps à apposer LE passage parfait, le simple passage qui dure à peine une seconde mais qui touche en plein cœur l'auditeur.
Je pourrais en citer pour chaque morceau, ne serait-ce que l'arrivée des cuivres sur "Mercy Mercy Me (The Ecology)", qui crachent une complainte dégoutée, dépitée par la destruction de l'environnement que dénonce Marvin Gaye.

C'est toute cette sincérité et cette union entre l'orchestration et la voix de Gaye qui donne sa puissance à l'album. La seconde face se différencie ensuite en commençant par un "Right On" long et varié, plus soutenu que la première face. Celui-ci est suivi par un "Wholy Holy" extrêmement calme et apaisé (évoquant évidemment la religion, thème également important de l'album), et enfin par le pinacle de l'album : "Inner City Blues (Make Me Wanna Holler)"

Ce morceau est l'épique conclusion d'un album-monolithe, et il est un modèle pour terminer un album. Fini la somptueuse orchestration. On est en plein dans les problèmes des classes pauvres urbaines. Un riff de basse monstrueux apparait, et la batterie nous lance dans un voyage où la voix de Gaye nous accompagne autour des immeubles et des quartiers malfamés.
La fin approche. Transition soudaine du piano, et tous les instruments disparaissent d'un seul coup pour ne laisser que ce dernier, semblant virevolter dans l'air. Marvin lance alors ses dernières paroles :

"Mother, mother...
Everybody thinks we're wrong.
Who are they to judge us ?
Simply cause we wear our hair long."

Et le thème de l'album, qui hantait la mélodie tout au long des morceaux, revient alors, dans une dernière complainte fantomatique, absolument sublime et inattendue. Les voix s'évanouissent alors, et l'album se termine, bien trop court.

Trop court oui, mais surtout faussement accessible. "What's Going On" nécessite une ambiance particulière, un état d'esprit précis pour pouvoir être apprécié à sa juste valeur sans passer à côté. Il brasse des thèmes nombreux sur une musique aérienne qui pourrait faire croire qu'elle est apaisée.
Les préjugés sur Marvin Gaye et la nature de sa musique sont toujours présents, ce qui peut peut-être expliquer pourquoi on n'en parle pas si souvent. Pourtant cet album est un monument intemporel qui mérite largement son écoute. Visionnaire, maitrisé jusqu'au bout, il surpasse les frontières de la musique soul, et celles de la musique en général. Un artiste populaire a réussi le tour de force de sortir un album profondément sombre et engagé, ce qui a surpris tout le monde à l'époque, et qui continue de surprendre encore aujourd'hui.

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