Du grand Asano, qui en peu de mots (un OS d'une quarantaine de pages) lance beaucoup de grain à moudre avec le talent qui est le sien dans les récits courts.
Dans Bakemono Recchan, l'auteur va se pencher sur les regards et attitudes vis-à-vis de la différence, et ce dans un cadre lycéen.
La jeune fille au coeur de cette histoire a une tête de monstre extraterrestre. Une incongruité qui nous vient à l'esprit quand à la lecture nous découvrons son visage et nous demandons ce que fichtre elle fait là (au départ dans l'ignorance générale de tous), nous pouvons savourer une allégorie sans concession sur de nos sociétés, sur la dynamique de groupe, sur les mécanismes d'intégration et de rejet.
Et le traitement m'a bien plu, car la réflexion qui est sous-tendue sur la discrimination n'a rien de moralisateur et simpliste. On se rend compte qu'assimiler ne veut pas dire intégrer, déjà. On le savait, mais il est parfois bon de le rappeler.
L'enfer est pavé de bonne intentions, dit-on. Et il est vrai que ce groupe a de base une bonne intention : éviter la discrimination. Dans une société frappée par l'ijime, on peut voir là une saine attitude. De plus, dans une société qui valorise plutôt la beauté (normative et bien sûr fonction de canons propres à une époque), quitte à en faire une oppression, on pourrait se réjouir de voir ces jeunes gens qui passent outre une "disgrâce physique", par exemple. Oui mais...
Asano démontre qu'il est facile de passer d'une oppression à l'autre dès lors que les choses sont faites par principe.
Le groupe montre un bel éventail de réactions "civilisées" : d'abord l'indifférence polie, puis la fascination enthousiaste pour la jeune fille, la discrimination positive, l'adulation au mépris de toute objectivité, le discours moralisateur pour se donner bonne conscience, ect...
Mais en réalité, Recchan n'est qu'assimilée et en plus, le processus ne commence seulement que lorsqu'elle aura su se rendre utile au groupe. C'est bien d'elle que vient le premier effort, à la base. Cela rappelle les discours politiques sur l'intégration. Et au final, sa différence est limite un phénomène de foire dès lors qu'elle gagnera en popularité dans l'établissement. Bref, là où la classe de Recchan s'auto persuade qu'elle fait preuve de grandeur d'âme, pensant même faire de son visage un porte étendard de cette dernière, une jeune fille va avoir une attitude à contre courant, pas seulement née d'une réaction épidermique envers "le monstre", non, mais davantage d'un royal agacement à l'égard de l'hypocrisie qu'elle ressent chez ses camarades de classe, qui clairement en font trop pour être honnêtes. Cette fille va être l'archétype de ce que toute civilisation n'effacera jamais chez l'humanité. Mais aussi de ce qui nous reste à travailler sans tomber dans certains panneaux qui sont tout aussi insultants pour une personne que de reconnaître vraiment sa différence.
Le personnage qui se montre le plus dur avec cette jeune monstresse va au final se montrer le plus concerné par elle, là où tous ceux qui moralement et intellectuellement se faisaient un point d'honneur à l'inclure ne le faisaient que par principe, par bonne éducation, par pitié, de façon très superficielle et au final bien artificielle (voire fantasmée).
Asano nous démontre que de la même façon que certains sourires n'atteignent pas les yeux, certaines tolérances que l'esprit se persuade d'avoir n'atteignent pas le coeur.

_Andrea_
9
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Le 27 avril 2016

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