Adieu le père

Avis sur Caïn - Les Fils d'El Topo, tome 1

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Tu as 7 ans. Tu es un homme. Enterre ton premier jouet et la photo de ta mère."

C’est par ces mots que débute le film El Topo réalisé par le cinéaste franco-chillien Alejandro Jodorowsky. Sorti en 1970, le film met en scène Jodorowsky lui-même, ainsi que son jeune fils Brontis à qui est adressé cette première réplique.
Se déroulant intégralement dans le désert, El Topo prend la forme d'un western, mais son auteur préfère le qualifier d’Eastern. Le film raconte l’histoire du pistolero El Topo qui, pour l'amour d'une femme, va défier les4 Maîtres du revolver. Au cours de cette quête initiatique, sa conscience va s'élever au point de lui faire renoncer à la violence. Sa nouvelle condition d'homme saint commence alors et El Topo va se donner comme but de libérer une communauté de "monstres", à savoir des hommes et femmes dont la difformité les a poussé à se cacher sous terre. Ah oui, j’oubliais : pour accomplir tout ça, El Topo va abandonner son fils dans un monastère en début de film pour mieux le retrouver 20 ans plus tard. Et notre héros de s’étonner que son rejeton n’ait qu’une idée en tête : le tuer ! Sans dévoiler l’intrigue davantage, le film s’achève avec la naissance du deuxième fils d’El Topo… qui n’a pas de nom, comme son grand frère.

Après des années de tentatives infructueuses pour mettre sur pieds une suite à son premier grand succès cinématographique, Alejandro Jodorowsky a finalement décidé de concrétiser son projet via la bande dessinée. Un art dans lequel il est passé maître avec à son actif les scenarii de L’Incal, La Caste des Meta-Barons, Bouncer ou encore Juan Solo.
C’est ainsi qu’en 2016, le premier tome des Fils d’El Topo sort chez Glénat, suivi en juin 2019 d’un deuxième opus. Dans cette bande dessinée, nos deux héros ont enfin un nom. Le premier, fils abandonné vouant une haine infinie pour son père, s’appelle désormais Caïn. Quant au petit dernier, enfant de l’amour ayant été élevé par une mère n’ayant de cesse de glorifier sa figure paternelle – je vous le donne en mille –, il s’appelle Abel.

Au début du premier tome, nous découvrons que Caïn, incapable de tuer son père, promet de reporter sa haine sur le fils de ce dernier, son petit frère Abel. Afin de protéger son cadet, El Topo appose sa malédiction sur son fils aîné. Celui-ci sera désormais invisible aux yeux du monde et n’aura plus jamais d’interaction avec autrui. Caïn devient donc fou et déverse sa haine meurtrière sur les pauvres âmes faisant abstraction de sa personne. Leur ignorance est telle que s’il tue quelqu’un, les autres attribueront cette mort à un coup du sort, et non à l’œuvre de Caïn.
De son côté, devenu un saint, Abel vit toujours avec sa mère. Mais lorsqu'il doit traverser l’ouest sauvage pour entreprendre une quête personnelle, il n’a d’autre choix que de faire appel à son frère, le maudit. Ils vont donc entreprendre ensemble un voyage en terre sainte. Et là, tout va changer. Caïn, que l’on croyait déterminé à vouloir tuer son frère, s’avère en réalité très protecteur. Abel, quant à lui, voue un amour fraternel sincère à Caïn même s’il demeure persuadé que la prophétie de son père est vraie et qu’il mourra des mains de son frère. Assez étonnamment, le très saint Abel s’avérera parfois envieux vis-à-vis de Caïn, lorsque ce dernier obtiendra un privilège auquel il ne peut prétendre.

Mais ce qui lie nos deux protagonistes, c’est bien ce père qu’ils ont en commun. Caïn a été élevé par El Topo lorsqu’il était un bandit vêtu de cuir noir – il en adopte donc l’accoutrement – tandis qu’Abel est le portrait craché de son père lorsque celui-ci est devenu une figure spirituelle. Leurs vies semblent avoir été tracées par leur père, par ses erreurs comme par ses actes de bravoure. Leur voyage – initiatique, bien entendu – va leur permettre de découvrir qui ils sont et de s’affranchir du spectre paternel. Bref, de tuer le père. Durant leur aventure, ils vont croiser un lot de personnages hauts en couleurs, digne des précédents travaux d’Alejandro Jodorowsky : des guerilleros affublés d’ailes d’anges factices (ne me demandez pas pourquoi), une femme de pouvoir déterminée à s’émanciper du patriarcat ainsi qu’un couvent de nonnes uniquement peuplé de femmes à barbe (on sait que la barrière entre les genres est très poreuse chez Jodorowsky). Je retiendrai également une autre rencontre assez touchante, lorsque Caïn, toujours sous le joug de sa malédiction, rencontre une bande d’aveugles avec lesquels il va pouvoir parler, manger et rire.

Au dessin de cette bande dessinée, le mexicain José Ladronn a fait un travail remarquable. Déjà proche de Jodorowsky pour avoir donné vie au dernier cycle des aventures de John Difool dans Final Incal, il gomme son style dans Les Fils d’El Topo et adopte une approche hyper-réaliste voire cinématographique. En préambule, l’ouvrage est d’ailleurs présenté comme un "film graphique". Quant à Jodo, il nous livre un nouveau parcours initiatique, mystique, allégorique et métaphysique, caractéristique de son œuvre entière (composée de poèmes, essais, manuels de tarot, bandes dessinées et de films). Impossible pour ceux qui connaissent son œuvre de ne pas voir, dans Les Fils d’El Topo, un message adressé à ces trois fils, Brontis, Axel et Adam, qui en ont vu de toutes les couleurs pour les besoins des films de leur paternel. Je pense surtout à l’aîné, Brontis, qui adolescent a subi un entraînement traumatisant pour les besoins du film Dune qui ne se fera finalement pas.
Les deux volets de la bande dessinée Les Fils d’El Topo, respectivement intitulé Caïn pour le premier et Abel pour le deuxième, sont sortis chez Glénat. Ils seront suivi d’un troisième et dernier tome intitulé AbelCaïn. Même si son visionnage n’est pas nécessaire pour comprendre la BD, je vous conseille tout de même de jeter un coup d’œil au film El Topo.

Vous vous souvenez de la première réplique d’El Topo, cité en ouverture de cette chronique ? Un an après le tournage, un peu honteux d’avoir forcé son fils à jouer dans son film, Alejandro emmena Brontis dans son jardin et lui demanda de creuser un trou à un endroit bien précis. Le petit garçon y déterra un vieux Teddy Bear et une photo de sa mère. Là-dessus, Alejandro prit son fils dans ses bras et lui dit :

Désormais, tu as 8 ans et tu as le droit d’être un enfant."

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