F. Peeters au sommet

Avis sur L'Homme gribouillé

Avatar Mathieu_Péquignot
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Dès les premières pages, un enthousiasme rare me soulève la poitrine. Je respire mieux. À la fin du premier chapitre, je sais déjà que ce sera ma meilleure expérience de lecture BD depuis bien longtemps. Et la suite me le confirme : L'Homme Gribouillé est un chef d'oeuvre.

On sait que dans la littérature fantastique, le traitement de l'univers est très important. Et de ce point de vue, le travail de Frederik Peeters et Serge Lehman frise la perfection. Tout est criant de vérité, brûlant de vie. On est pris par la main, on part en balade.

On retrouve les rues de Paris sous des trombes d'eau, et la déprime des jours où rien ne nous réussit. Le bistro où tout le monde se réfugie, cosy et familier. Dans les cages d'escalier des vieux immeubles, on croirait sentir cette délicate odeur de moisi, si particulière, des bâtiments haussmanniens. Puis en pénétrant dans les intérieurs, on voit tout de suite s'ils sont habités depuis longtemps, ou pas. Les volumes riquiquis donnent cette impression de surcharge constante, d'accumulation de la déco typiques de la capitale. Et par-dessus tout ça, la pluie diluvienne qui crée comme une chape.

Cette pluie... je ne me souviens pas d'avoir déjà vu quelque chose de semblable en dessin. On la voit tomber dehors depuis l'intérieur, ruisseler dans la rue, inonder les stations de métro, rebondir sur une voiture à pleine vitesse, ou encore arrêter sa course comme au ralenti, dans les airs.

Frederik Peeters est un grand maître du dessin, un chapelain de l'encrage, un gourou de la perspective. Un dieu capable de représenter absolument n'importe quoi avec un crayon. Son talent est sans égal. Que ce soit dans les natures mortes, les paysages ou les expressions, les visages, les cauchemars, les hallucinations, son art culmine.

Quant au scénario de l'écrivain « polygraphe » Serge Lehman, il est ficelé comme une bonne saucisse de Morteau, et ma foi, tout aussi appétissant. D'une part, le rythme de la narration est parfaitement équilibré. D'autre part, les personnages sont tout de suite attachants, à la fois proches de nous et étranges. D'une manière qui semble toute naturelle, l'histoire de l'Homme Gribouillé mélange un fantastique, parfois violent et gore, avec des figures plus rassurantes.

Le récit coule donc, se lit tout seul, même si, à mon sens, on peut lui trouver une trop grande fantaisie au fil de sa progression (peut-être le signe d'une légère dispersion au moment de l'écriture ?). De quoi satisfaire Peeters, qui a collaboré au scénario, et qui déclarait à la sortie de L'homme Gribouillé avoir voulu faire un véritable « page-turner ».

Je suis très souvent déçu par la fin des récits fantastiques, parce que j'aime par-dessus le frisson de l'attente, le moment où l'on ne sait pas. Donner une explication, c'est un peu tuer la magie. Malgré tout, pour une fois, je ne me sens pas frustré. Précisément parce que, dès les premières pages, je me suis senti chez moi, comme à la maison.

Pari réussit, et pour ma part, admiration éternelle.

Pour ceux qui ont encore besoin d'être convaincus, vous pouvez découvrir la première moitié du livre ici.

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