L'empire du moindre mal.

Avis sur L'Oreille cassée - Les Aventures de Tintin, tome 6

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Cet album est le seul (avec les "Soviets") qui n'ait pas été redessiné par le studio Hergé pour la version couleurs (les planches 1 à 4 du "Lotus bleu" sont manifestement refaites, alors que dans l'Oreille cassée, seul le découpage est modifié, condensé, par rapport à la version noir et blanc de 1937).

Ce respect du trait originel confère à l'album une naïveté qui m'enchante. La perfection en art m'ennuie: le Michel Ange de la chapelle Sixtine me laisse de marbre, quand une Nativité d'un petit maître perdue au fin fond de la campagne ombrienne m'émeut aux larmes.

Naïveté ne signifie pas niaiserie. Sans être un grand maître du dessin à l'instar de Franquin, Hergé a réussi dès 1935 à acquérir un trait superbe. Et surtout il est capable, depuis le Lotus Bleu, de raconter une histoire à la fois cohérente et émouvante, et surtout réaliste.

Un réalisme qui n'est pas du goût de tout le monde, l'ambassade nippone ayant vivement protesté contre la dénonciation des atroces exactions japonaises, pourtant bien réelles, en Chine, sans obtenir l'interdiction de la BD. L'Europe n'avait pas encore atteint un degré de décomposition morale et politique comparable à aujourd'hui, mais le processus était engagé depuis 1914.

Hergé était grand lecteur du "Crapouillot" de Jean Galtier-Boissière.

Un homme vraiment bizarre, ce Galtier : à ses yeux, la mission de la presse était avant tout de parler honnêtement de la réalité, en tentant de l'analyser sans préjugés. Ce qui l'amena à ouvrir ses colonnes à toutes sortes de journalistes et écrivains, de l'extrême gauche à l'extrême droite, le seul critère étant qu'ils fussent sincères et intelligents...
Par exemple, le numéro du Crapouillot de juillet 1933 annonce une guerre européenne désormais inéluctable, quand les chancelleries comme l'opinion enfouissent prudemment la tête dans le sable.

Toujours est-il que c'est dans le Crapouillot que Hergé trouve l'idée de son nouvel album.

Ce journal fut le seul à couvrir sérieusement l'atroce guerre du Chaco qui vit s'affronter entre 1932 et 1935 la Bolivie et le Paraguay, faisant 80 000 morts. Rien d'une guerre d'opérette. Le devoir de mémoire existait déjà sous forme aussi sélective qu'aujourd'hui. En termes clairs, lorsque Hergé commence à dessiner l'Oreille cassée tout le monde a déjà oublié le conflit. D'autant qu'il a été entièrement fomenté par les compagnies anglo-saxonnes en rivalité pour s'emparer d'hypothétiques champs pétrolifères : on va quand même pas dire du mal des marchands du Temple...

Hergé change juste le nom des deux pays et propose une vision du conflit d'un réalisme ahurissant.

Nul besoin d'imaginer un complot : le désastre est simplement la résultante de l'alliance patente de la cupidité des compagnies fascinées par le profit, de la corruption des politiques (Alcazar est tout sauf sympathique) et du cynisme des truands du petit ou du grand banditisme. Le triangle infernal de toutes les dictatures (les totalitarismes n'étant que des dictatures qui ont réussi).

Mention spéciale pour le marchand d'armes Bazaroff qui vend les mêmes armes aux deux belligérants. Un portait fidèle de Sir Basil Zarahoff, un apatride (d'origine grecque, par bonheur, autrement que n'aurait-on encore entendu à propos de Hergé), marchand de mort, décoré de la légion d'honneur en France, anobli en Angleterre pour services rendus, très souvent dénoncé par le Crapouillot sans que cela changeât quoi que ce fût à son cynisme et à ses crimes.

Venons-en à l'objet de la quête : un fétiche arumbaya superbement dessiné par Hergé.

Le fétichisme consiste à attribuer des qualités mystiques et religieuses à un objet inanimé qui a dès lors une âme (je ferai l'économie des interprétations psychanalytiques du fétiche comme substitut du phallus absent qui n'apporteraient rien en cette occurrence).

Nous sommes en 1935. Hergé n'ignore rien d'André Breton qui a réhabilité les arts primitifs, aujourd'hui nommés "premiers" pour ne vexer personne. Difficile de savoir ce que Hergé pense de tout ça, puisqu'on prétend qu'il se fit initier en maçonnerie (sans doute après la guerre), adoptant du coup les croyances ésotériques liées à ce mouvement discret sinon occulte.

Si l'on s'en tient à une lecture littérale de l'Oreille cassée, on peut avoir la certitude que Hergé n'est pas encore initié : le pouvoir n'est qu'un faux-semblant fondé sur la crédulité des peuples, le fétiche est duplicable à l'infini de façon industrielle, ce qui le démonétise, la quête du pouvoir revient à la quête de l'argent puisque le fétiche recèle un bijou d'une valeur inestimable dont personne ne s'emparera au bout du compte.

Pour Alonzo Perez et Ramon Bada (en argot, "celui qui porte le chapeau"), ce fétiche c'est la statue du Commandeur qui, le moment venu, les entraînera dans les profondeurs neptuniennes autant qu'infernales...

Et le fétiche, définitivement brisé, retrouvera sa place légitime autant qu'inoffensive : au musée, épousseté par un gardien à casquette qui fredonne "Carmen"...

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