Parce que la nuit

Avis sur La Nuit

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Druillet est un genre de génie monstrueux, une bête sauvage et féroce, complètement hors du contrôle de la société, des éditeurs et de lui-même. Il est une chose à la fois polymorphe et foutrement informe, dont les actions défient la raison et dont on sait qu’elle vit uniquement parce qu’elle se débat, peste et maudit contre dieu seul sait quoi. Druillet est un grand malade, dont les rêves éveillés seraient un enfer pour le commun des mortels, insouciant face aux horreurs qui nous guettent, tapies tant les tréfonds de l’âme humaine que dans les dimensions imperceptibles de notre réalité quotidienne. Druillet voit notre futur lorsqu’il ferme les yeux sur notre présent, et putain, ce qu’il contemple a l’air de le faire flipper comme un malade.
Faut dire les choses comme elles sont : Druillet est à moitié fou. Et, si l’on en croit ce que laisse entendre la préface, il a pondu La Nuit alors qu’il faisait le deuil de sa femme, un drame qui l’a profondément remué et l’a foutu dans une rogne qui, manquant de cible bien précise (la médecine, qu’il accuse, semble en fait n’être qu’un prétexte), s’est diffusée à l’encontre du monde entier et s’est traduite dans son œuvre.

Du coup, selon le temps et l’attention qu’on accepte de lui consacrer, La Nuit ressemble soit à rien, soit à tout. On peut y voir une bouillie informe dénuée de scénario, mal écrite et pas finie, voire même franchement ridicule ou, au mieux, pathétique lorsque l’auteur intègre à ses splash pages des photos de sa regrettée compagne… Ou bien, au contraire, on peut décider de voir Druillet comme un génie, et de considérer La Nuit comme l’expression la plus ultime et la plus aboutie de son art, précurseur pêle-mêle des travaux de Frank Miller (aux USA), de Ledroit (en France), et même, soyons fou, de Katsuhiro Otomo.

Dans La Nuit, Druillet n’en a plus rien à foutre. Pas besoin de fil directeur, pas besoin de vrais personnages, pas besoin de scénariste pour donner une structure au bouquin : tout vient des tripes, d’un endroit sombre et profond duquel on ne laisse en règle générale jamais rien sortir suffisamment longtemps pour atteindre le monde extérieur. Prisonnier de sa psyché circonvoluée au lieu d’être prisonnier des directives logiques d’un scénariste, Druillet soigne ses détails comme on affute des poignards, laisse fleurir ses couleurs comme on s’ouvre les veines, et dépeint son univers sous les traits d’un grand champ de bataille cyberpunk où des fils de pute à la petite semaine s’unissent pour combattre un fils de pute à grande semelle qui menace de les écraser. Ce monde, comme le sien, craint la lumière du jour car elle risquerait d’exhiber de manière trop évidente la fragilité de son âme ; et, comme chacun le sait, dans la jungle littérale ou figurative, la fragilité, c’est la mort.

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