Au moment de la parution de cette série, de Nancy Peña, je ne connaissais véritablement que Le cabinet chinois, œuvre qui m'avait largement séduit par son originalité et sa beauté graphique mais qui m'avait un peu déçu par son scénario légèrement hermétique et sa fin trop ouverte. J'attendais donc avec impatience La Guilde de la Mer, espérant y trouver un scénario à la hauteur du dessin si particulier et si appréciable de Nancy.
Je n'ai pas été déçu !

D'emblée, je fus séduit par l'introduction de ce premier album, la petite mais très mignonne présentation au « point de croix », puis la très concise présentation des personnages et de l'histoire comme étant un conte populaire de la Grande Mère.
S'en suivirent les premières véritables planches. L'amateur reconnaîtra d'emblée le style spécifique de Nancy Peña, son trait particulier, ses arabesques, ses personnages animaliers aux bouches gargantuesques mais si expressives. Sincèrement, sur le moment, j'ai été légèrement déçu car je préfère quand Nancy accentue son trait pour le rendre net et précis, ce qu'il n'est pas dans La Guilde de la Mer. De même, je n'apprécie qu'à moitié les encrages un peu brouillés sensés représenter des zones d'ombre dans les premières pages nocturnes. Mais voilà tout pour les défauts. Car pour le reste, j'aime vraiment beaucoup ! Chaque case, chaque planche suinte d'un esthétisme vraiment à part, particulier, artistique et beau. Je suis particulièrement touché par ce style.
Il est fort probable que ce style, non formaté, ne plaise pas à tout le monde. Certains se plaindront du manque de perspective de certaines vues, notamment celle du bateau de la Guilde dans le soleil couchant. Mais ce serait passer à côté de l'aspect volontairement artistique de ces images pas comme les autres. Certains se plaindront des mimiques et des bouches trop grandes des personnages, de la moue constamment geignarde de la mère du Gibbeux. Mais ce serait ignorer les superbes expressions que Nancy réussit à faire passer par moments, à quel point la mère du Gibbeux peut être touchante quand elle pénètre dans sa cellule pour la première fois par exemple.
Ce serait surtout oublier les très belles planches composées d'un unique dessin dans lequel l'œil navigue au gré d'une narration extrêmement réussie, sans qu'on s'y perde tout en nous permettant de profiter de chaque détail de cet univers et ce décor original. Bel exemple de composition de l'image et du texte.
Les couleurs elles aussi sont réussies, même si je les trouve parfois un peu ternes, un peu trop uniformes. J'aurais aimé un peu plus de nuances, quelques couleurs plus percutantes. Même si, à revoir les planches, je réalise que je pinaille vraiment en disant cela.

Passons maintenant au scénario, celui-là même qui m'a réellement fait pénétrer dans cette BD. Il s'entame sur une ville où règne la ségrégation, une sorte de transposition inversé d'un Maus où les souris/Murides persécutent un peuple de chats/Sinois. Je craignais que tout le récit se base sur cette histoire de racisme mais très vite il se complexifie, s'ouvre, nous offre de nouveaux décors, une intrigue complexe et prenante.
Avant toute chose, ce qui m'a séduit, ce sont les dialogues. Réalistes, très justes, intelligents, ils sont à la fois concis et très complets, permettant de cerner de très belle manière le contexte et les personnages. Là où Le cabinet chinois pêchait par des dialogues trop rares ou trop hermétiques, ici les textes sont parfaitement équilibrés et bons.
Le récit pêche peut-être par contre par une complexité accrue du fait des différentes races et nombreux noms propres ou inventés. Certains dialogues, notamment ceux entre les moines Hurois, sont franchement abscons en première lecture. Heureusement, une jolie carte en début d'album permet de s'y retrouver et de déterminer la géographie, les contrées et races en présence tant elles paraissent nombreuses et interagissant les unes avec les autres.
Mais à côté de cette complexité de certaines parts de l'intrigue et de certains dialogues, on trouve également des éléments de surprise et un humour très rafraîchissants. Je pense pour la surprise au « trésor » de la Guilde, et pour l'humour aux dialogues assez pertinents de la mère du Gibbeux et du Repton (« Oh, vous m'emmerdez ! »). Autant de petits éléments discrets et essentiels qui donnent envie et plaisir à relire l'album.

Au final, une histoire qui a su me captiver assez rapidement, une fraîcheur et une originalité véritables... Il ne reste qu'à patienter en attendant la suite... hélas...
Rohagus
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Le 20 août 2011

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Rohagus
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