Derrière le déjà-vu, des qualités réelles, mais un projet qui se perd parfois un peu

Avis sur Tokyo Ghoul

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EDIT : en attendant une refonte de cet article, je voulais faire part d'un truc. En fait, dans le titre, on a la précision Tokyo, ce qui suppose une référence à d'autres goules. Coïncidence, en 2010, il y a eu un film d'horreur franco-belge La Meute avec des goules qui chassent des humains, alors que Lovecraft ou d'autres ont plus cantonné les goules dans la nécrophagie, le fait de se nourrir de cadavres. Certes, les goules sont liées aux vampires au dix-neuvième siècle et elles mangent des voyageurs dans la tradition, mais cette coïncidence est un peu grosse pour un manga commencé en 2011.

J'ai supprimé ma première critique "La Force des trois premiers tomes" rédigée il y a deux mois. J'ai lu désormais tout Tokyo Ghoul et tout Tokyo Ghoul:re. Je veux produire une critique pointue qui sera sur Tokyo Ghoul, sa suite Tokyo Ghoul:re et sur les séries animées correspondantes. Cela fera quatre critiques mises en ligne sur le site Sens critique. Je ne spoile pas vraiment ici, sauf des éléments des premiers tomes, des débuts d'intrigue, je spoilerai à fond quand je traiterai Tokyo Ghoul:re.
C'est l'animé qui m'a amené au manga. La série animée est très critiquée, mais je trouve qu'elle avait des images très poétiques, un vrai souci de la réalisation. La fin de ce compte rendu va être consacré à l'esthétique.
L'animé est très critiqué également, parce qu'il rushe beaucoup de passages du manga et produit une histoire parfois illisible, en tout cas difficile à suivre. Il y a même des différences importantes entre le manga et l'animé. Je suis loin de partager le mépris pour l'animé au nom du manga, mais il faut concéder que l'animé est beaucoup trop allusif et devient difficile à suivre pour l'écrasante majorité du public. Ce n'est même pas la peine de brandir l'argument qu'on puisse faire partie du un millionième qui comprend vite ce qu'il se passe, qui fait les bons liens, etc. Non, ce n'est pas sérieux. Pour qui que ce soit, l'animé n'est pas de tout confort, même si certains s'y retrouveront mieux que d'autres.
J'ai voulu me faire ma propre opinion, j'ai acheté tous les volumes traduits en français de Tokyo Ghoul et Tokyo Ghoul:re, les trois volumes à paraître je me suis permis de les lire en scans, sachant que je les achèterai de toute façon. Je n'ai pas lu le chapitre manga paru exclusivement sur internet qui concerne Arima, je n'ai pas lu les trois volumes de romans ou nouvelles vendus au même format que le manga.
Les données de base du manga ne sont pas franchement originales. L'auteur s'inspire nettement d'un manga des années 90 qui a été adapté en animé récemment : Parasite et qui est un des plus grands chefs-d’œuvre japonais, y compris sous forme d'animé, bien que la réalisation soit moins poétique que celle des animés conçus pour Tokyo Ghoul. L'auteur Sui Ishida s'inspire également de toute la culture des séries américaines sur les vampires qui s'organisent en bandes secrètes, voire qui luttent contre des humains oppresseurs, etc. On sent que c'est un manga nourri de tout ce que l'auteur se mettait à créer à titre personnel après avoir vu des séries ou lu des mangas qui lui plaisaient. Et, derrière le déjà-vu, on se rend compte que le résultat est pas mal du tout. L'auteur arrive à bien rendre les choses et il y a beaucoup de subtilités dans son récit. Le manga n'est pas écrasé par les références auxquelles il renvoie, il a son intérêt propre. Le début de l'histoire est nettement bien construit et donne envie de lire la suite. Il y a une mise en place qui est assurée. Ce récit est mené tambour battant en fonction d'une petite thèse qui permet la méditation. En effet, nous avons affaire à une société de monstres qui mangent exclusivement des humains et l'idée principale, c'est qu'un humain passe dans le camp de ces monstres suite à une transformation physique, ce qui va nous permettre de nous intéresser non aux humains en danger, mais aux points de vue de monstres qui doivent eux-mêmes survivre. Nous avons alors un parallèle entre le massacre d'humains par les goules, en général pour se nourrir, mais aussi assez souvent pour s'amuser et par mépris, et le travail d'extermination de toutes les goules par les humains. Si ce travail est rendu quelque peu nécessaire par l'affrontement inévitable entre les espèces, il faut constater qu'avec le goût de l'extermination on peut aussi perdre le sens des valeurs, nier l'âme et l'amour maternel chez l'autre, etc., comme cela est illustré par un chasseur obsessionnel de goules, l'inspecteur Kureo Mado.
La thèse est amenée avec une naïveté propre à notre époque : l'auteur a négligé d'entretenir plus subtilement l'asymétrie qui fait que, dans tous les cas, les humains ne peuvent pas faire autrement que de combattre des êtres puissants qui se nourrissent exclusivement d'humains. Les goules ne sont pas seulement un danger, elles vont nécessairement tuer des humains pour survivre. Qu'on le veuille ou non, il y a asymétrie. Pas la peine de prétendre que les humains tuent plein d'animaux, les goules seulement des humains. L'auteur prête aussi à plusieurs goules une psychologie tendre, "humaniste", incompatible avec leurs besoins alimentaires, avec leurs instincts de prédateurs, etc. On arrive à fermer les yeux sur ces incohérences quasi nécessaires à la possibilité d'une telle histoire étrange. Mais il y a quand même un défaut qui ressort de tout cela et qui devient très net dans Tokyo Ghoul:re. Les goules sont de moins en moins concernées par les repas. On ne nous dit rien sur la façon de se nourrir de Toka, de Ken lui-même, etc. Le problème du repas est traité sur un mode de plus en plus évasif, y compris quand l'accès à la nourriture devient difficile. On est dans la dérobade : les goules mangent une fois par mois, voire moins, les gentilles essaient de ne se nourrir que de cadavres, puis de toute façon après on ne voit plus qu'un groupe en action qui ne pense jamais à manger. L'anomalie est aggravée quand on sait qu'un certain nombre de couples sont formés avec une goule et un humain au fur et à mesure de l'histoire. On se pose la question de leur quotidien, des limites du supportable, sans avoir de réponse. On aura ainsi un traitement ambigu du héros qui, récupéré par l'organisme de traque des goules, reste une goule, mais sous contrôle, car, à ce moment-là, il mange à nouveau comme les humains. Il redevient ensuite pleinement une goule, mais rien ne sera dit sur la nature de ces repas ensuite. Pour nous rendre les goules sympathiques, l'auteur n'y va pas par quatre chemins. Il triche. Une autre incohérence nécessaire à l'intrigue appelle un commentaire : les goules ne consomment que des humains ou du café. Il y a différents organes dans un être humain et je n'arrive pas à comprendre pourquoi les goules ne peuvent pas être des carnivores avec un régime plus étendu. Elles ne peuvent pas manger du porc (un animal omnivore dont la viande ne sera peut-être pas la plus éloignée de la chair humaine) ? Ni manger du poulet, du boeuf ? Et tous les corps étrangers qui sont sur le corps humain qu'elles consomment ? Et les bactéries, les microbes, la faune intestinale ? En fait, la goule étant prise à la tradition culturelle, nous avons affaire à un monstre proche des démons et donc lié aux tourments des humains, mais ici la goule est un animal, a priori né d'anciens humains (un dessin gag sur l'évolution des goules apparaît quand Toka parle de faire biologie à la fac), un être qui se nourrit exclusivement d'humains, son plus proche parent dans l'évolution des espèces. Cela crée une contrainte importante dans l'histoire qui justifie la tragédie au sens fort du terme de Ken, d'Hinami ou de n'importe quelle goule. Cela crée aussi une impression de vacuité historique pour les plus attentifs d'entre nous, puisqu'il faut imaginer leur naissance dans le passé, le fait que les humains auraient dû périr depuis longtemps, vu que l'invention des quinques, armes pour affronter les goules, est forcément plus ou moins récente, vu aussi comme les humains se font éclater plus tard dans l'animé malgré tout leur matos.
Mais passons sur tout cela, sinon il n'y aurait pas d'histoire. Remarquons que le manga est plus consistant dans la formulation de la thèse qui accompagne le récit : il s'agit d'un regard porté sur la part d'humanité d'une espèce qui, en tant que menaçante pour l'homme, n'est envisagée par ce dernier que comme déchet et monstruosité. Je cite les premiers mots du récit : "Les humains sont au sommet de la chaîne alimentaire. / Pourtant, certaines créatures les chassent pour s'en nourrir." Les sujets des romans de Sen Takatsuki sont précisés dans le manga, ce qui n'est pas le cas dans l'animé. Il s'agit d'un "génie de l'horreur", de "romans d'épouvante", ce qui rend tout de suite plus trouble le héros pourtant bien doux que se révèle être Ken dans ses premières apparitions, mais aussi la petite Hinami, goule orpheline dont les parents ont été traqués par les humains, et ces sujets qui nous sont précisés créent du lien entre les actions de certains personnages et ce goût pour la lecture, puisque Lize prolonge en essayant de tuer un humain lecteur de Takatsuki ce qui justement lui plaît dans de tels romans, puisque le héros va apprivoiser l'horreur, etc. Nietzsche est cité, mais aussi une nouvelle de Kafla sur la transformation soudaine d'un humain en insecte avec changement du tout au tout de son régime alimentaire. Pour les scènes de dédoublement où le personnage imagine dans sa tête un dialogue entre lui et un autre lui-même ou entre lui et la goule dont il a subi une greffe, nous avons des apapritions visuelles qui font songer à la théorie jungienne de la "persona" et au film de Bergman intitulé Persona. Et il se trouve que Jung est nommé en passant dans le manga, même s'il faut s'informer pour en comprendre toute la portée. Ces aspects littéraires ont presque disparu dans l'animé, alors qu'ils apportent une profondeur au récit. Il y a bien d'autres différences de traitement entre le manga et l'animé. Par exemple, dès le début du récit avec l'échange entre Hide et Ken dans le café, alors que l'animé s'en tient à une conversation sur les filles, le manga s'intéresse plus à l'idée que les goules peuvent être partout autour de nos héros, Hide blaguant son ami en lui disant qu'il est peut-être lui-même une goule. Mais cette différence de traitement n'est pas gênante. En revanche, je suis bien content qu'un aspect subtil du manga soit passé dans l'animé.
Ken a repéré une jolie cliente régulière du café "L'Antique", mais il ne l'a pas encore abordée et ignore même encore ses goûts littéraires proches des siens. Comme elle n'est pas encore arrivée, Hide demande à voir cette beauté et songe à Toka la serveuse, qu'il drague même abruptement. Ce que j'aime bien, c'est la réaction de Ken qui réalise qu'il ne l'avait pas remarquée et qui se dit en lui-même : "C'est vrai qu'elle est jolie, elle aussi..."' Une telle touche suffit pour faire aimer un manga. On comprend que le héros ne va pas réellement s'amouracher de la Lize sur laquelle il fantasme et que cette Toka va gagner à être découverte. Ce sera elle Toka son vrai amour, mais le lecteur en sait ou devine plus à ce moment-là que le héros lui-même.
Finalement, Lize sera une part du héros à cause de la transplantation de rein (en réalité, comme on l'apprendra plus tard, une transplantation de l'organe principale des goules, la poche RC) et Toka sera la femme aimée, avec l'idée qu'elles sont toutes les deux belles, mais l'une représente le génie de l'horreur, l'abandon aux désirs, et l'autre un dépassement de sa condition et en même temps tout un idéal de beauté discrète, mais ravageuse. Ce "C'est vrai qu'elle est jolie, elle aussi..." est un point fort de tout le manga. On rentre dans sa structure, dans les thèses à méditer, dans l'initiation que va être la mésaventure à venir, etc., en même temps qu'on a de l'humain. Le personnage croit aimer une Lize, mais avant de l'aimer il faudrait déjà la connaître, et là il se rend compte que cette Lize a une rivale potentielle, mais qu'il ne regardait pas assez le monde autour à cause de son exclusivisme de la lecture.
Evidemment, Toka n'est pas d'emblée amoureuse du héros. Elle est une des rares témoins à voir que Lize l'emmène pour le dévorer, et témoin en connaissance de cause. Cela la contrarie, mais elle laisse faire les choses. Le début du manga offre ainsi quelque chose d'assez rare. Deux héros appelés à s'aimer intensément, mais qui se côtoient encore avec une part importante de relative indifférence. Et justement, les choses vont commencer à se nouer entre Toka et Ken à partir de la nourriture. Ken est sorti de l'hôpital, il ne mange rien, ne peut plus rien manger, il comprend qu'il se transforme en goule et désire manger de l'humain contre sa répugnance morale. Le manga est ici assez différent de l'animé qui condense l'action. Nous avons plusieurs rencontres entre Ken et Toka autour de cadavres, Toka tue elle-même un humain et en mange une partie (certes, celui-ci l'a agressée). Ken découvre seul qu'il peut malgré tout consommer du café, etc. Mais, que ce soit dans l'animé ou le manga, Toka et Ken vont petit à petit se tourner l'un vers l'autre, tout cela à partir d'un problème initial tendu d'alimentation. Toka fait des reproches à Ken et Ken se défend d'être une goule qui tue et mange des humains, voire d'autres goules. Toka réplique alors que, puisque c'est un cauchemar d'être une goule, sa vie est un cauchemar depuis la naissance. Et le discours est habile au point que Toka le formule au conditionnel : si c'est ce que tu penses, ma vie est un cauchemar depuis la naissance, dois-je penser ainsi de moi ? Voilà tout un discours d'une certaine force malgré la petite anomalie égoïste dans la bouche de Toka qui parle de la vie en sécurité profitant aux humains, ce qui est absurde dans le climat du manga vu qu'ils sont la proie de goules plus fortes qu'eux. Mais bon, le discours tient bien, frappe juste, introduit l'idée d'inversion. Les humains se plaignent, mais les goules n'ont-elles pas à se plaindre elles aussi ? Cette symétrie sera poussée à fond lors du double combat : inspecteur Mado contre Toka et Hinami, inspecteur Amon contre Ken, avec un biais ironique dans le cas Amon-Ken qui complexifie le rapport à la validité morale des propos tenus, puisqu'Amon ignore que Ken est un humain transformé récemment en goule et qu'il n'a encore jamais tué qui que ce soit.
Sans même parler de ces indices d'une pensée complexe, donc, au lieu des humains qui se défendent, on va voir au centre du récit la lutte pour la survie de goules confrontées aux menaces et ravages de la répression orchestrée par les humains.
Ici, il faut se méfier de l'image toute faite d'une humanité qui opprime le reste de la création, même si de tels arguments sont exploités par des goules de mauvaise foi. Pour le dire brutalement, Ken a plutôt un raisonnement d'homme de droite. Il donne raison aux inspecteurs de combattre les goules et aux goules de ne pas se laisser exterminer, et lui son repositionnement, c'est, puisqu'il est devenu une goule et qu'il a de nouveaux proches qui sont des goules, son souci va être de protéger des goules qui lui sont proches. On n'est pas du tout dans les codes universalistes, on a plus un raisonnement humaniste de droite. Je n'ai pas pu éviter de dire que c'est un raisonnement de droite, mais je ne vois pas comment autrement faire comprendre cette nuance particulière à l'histoire. Cette nuance a de l'intérêt, elle est moins naïvement idéaliste et cherche une voie plus compliquée, mais plus consciente des problèmes, pour créer un rapport viable entre goules et humains.
En revanche, si le récit est d'emblée attachant, on sent aussi que cette histoire est comme beaucoup de mangas japonais publiée initialement chapitre par chapitre dans une revue. Quelque part, on sent que l'auteur avait une idée générale de son histoire. Bien des choses sont lancées qui n'auront leur résolution que dans les derniers chapitres de Tokyo Ghoul:re, mais, pourtant, on sent qu'il y a de l'improvisation, des remaniements. Certes, c'est peut-être un vœu personnel de souhaiter que, selon les données du début, le récit demeure centré sur Toka et Ken ainsi que sur la logique défensive ou protectrice du quartier général de "L'Antique". Certes, il faut de nouvelles histoires qui s'imbriquent avec celles qu'on préfère à d'autres. Par exemple, je vais être pris à nouveau par l'histoire d'Hinami et de sa mère, et je constate là encore une différence entre l'animé et le manga, différence bien à l'avantage du manga. Dans le manga, l'organisation assure la solidarité entre les goules, mais il n'est pas dit qu'il faut s'interdire de tuer des humains. Toka ne se l'interdit pas. Le principe de récolter des cadavres, ce n'est que pour les goules qui répugnent à chasser, essentiellement Hinami et sa mère, et Ken. Cette nuance permet de rendre "L'Antique" moins idéalisé, plus réaliste, tout en rendant encore plus cruel le drame qui se noue autour d'Hinami et de sa mère. Hinami, Ken, Toka ou le patron de l'Antique, j'ai envie de suivre ces personnages et de voir une réparation pour Hinami, etc. Tous ces ingrédients créent beaucoup d'attentes précises. Or, face à cela, et c'est de mieux en mieux, le récit installe aussi le domaine du compassionnel pour les humains avec un chassé-croisé voulu et un peu surprenant. En effet, quand on compatit pour certaines goules, les meurtriers sont ces humains mêmes pour lesquels on compatit ensuite quand ils sont victimes des mêmes goules. Une symétrie symbolique, un peu gratuite, est même ménagée entre Ken la nouvelle goule et Amon l'humain chasseur de goules, une "colombe" donc, puisque celui-ci porte quelque temps un cache-œil, comme Ken, sauf que celui-ci a une raison précise d'en porter un. Amon, pas vraiment ! Le personnage de Kureo Mado est répugnant, il est dessiné comme un monstre, je ne lui voue aucune sympathie. C'est rétrospectivement l'apparition de sa fille qui va encore donner un attrait supplémentaire à ce manga avec l'histoire d'une famille Mado où père, mère et fille chassaient les colombes. La fille, porteuse d'humanité, est porteuse de la tragédie familiale.
Malheureusement, l'auteur a sans doute beaucoup médité le début de ce manga, cela a dû mûrir en lui, mais une fois qu'il a commencé à rédiger son histoire il lui a fallu alimenter en rebondissements celle-ci. Or, si les nouvelles intrigues sont intéressantes, on voit s'éloigner pour longtemps des aspects qui nous avaient touché d'emblée. Le combat face aux humains cèdera la place à une guerre chaotique entre goules. On me répliquera que le conflit entre les goules est installé dès le début et qu'il y a là un élargissement des perspectives, mais je trouve que les problématiques de départ s'estompent quand même, tandis que cette guerre entre les goules développe un combat qu'on peut remplacer aussi bien par des humains, ou des magiciens, ou des super-héros, ou que sais-je encore ? C'est juste une guerre où les goules étalent leurs pouvoirs... Ce n'est plus une réflexion réelle sur leur survie, à part un goulot d'étranglement sur la rage de la chouette d'avoir été rejetée, ce qui ne casse pas trois pattes à un canard.
Dans les premiers tomes, on assiste déjà à des altérations qui dérangent. Il est vrai que c'est dans les habitudes japonaises d'avoir, au mépris de la vraisemblance, des volte-faces où le méchant devient gentil. Toka s'épure très rapidement, ça ça passe, mais pour le gourmet et Nishiki, on a du mal à s'y faire. Nishiki tue des humains, mais aussi les goules qui le dérangent, il veut tuer Ken, puis il s'en prend à l'ami de Ken Hide. Il veut une vengeance, il pense en termes de territoire. Il méprise les humains, n'a pas confiance en eux, adore même jouer avec leur crédulité pour les bouffer par surprise. Le personnage est parfaitement odieux. Cependant, l'auteur rechignant à créer une autre goule, voilà notre Nishiki qui revient tout remodelé psychologiquement dans un récit secondaire où il est en couple avec une humaine. Il devient ensuite un gentil compagnon avec juste un peu de fichu caractère. Je pense que les trois premiers tomes sont la quintessence de cette série, après la cohérence ne va pas cesser de prendre des coups même si ça va demeurer très bon, très intéressant. Même les deux premiers tomes de Tokyo Ghoul:re, je les avale, c'est un peu après que la structure riche en personnages et combats confus devient indigeste.

Maintenant, j'ai déjà touché un mot des incohérences, mais il y en a d'autres. Parfois, ce qui semble incohérent trouve une explication plusieurs tomes plus loin, mais cela n'est pas toujours pleinement satisfaisant. Ken a été agressé par une goule, mais une chute de poutrelles métalliques l'a sauvé in extremis : c'est le début de l'histoire. Les médecins n'ont pas identifiés les morsures de goule, alors que le quartier faisait la une des journaux à cause de ça, ni le fluide de la goule. Le héros Ken ne mange pas à l'hôpital. Certes, on apprendra plus tard que le docteur Kano qui s'est enfui a fait exprès de transplanter un organe de goule, et non pas simplement un rein, mais une poche RC sur le corps de Kaneki. Mais si on peut pardonner que les médecins n'aient pas suivi de près ce gars sorti de l'hôpital avec de tels signaux d'alerte, puisque le docteur Kano était à la manœuvre, comment expliquer la passivité de la police et des enquêteurs sur les goules, alors que cette transplantation d'organes fait débat à la télévision ? Même les journalistes n'ont pas abordé notre héros pour un sujet documentaire avant sa disparition ? Il faut dire que les filatures et les renseignements sont souvent traités par-dessus la jambe dans les mangas et les animés japonais. C'est incohérent, mais il faut que l'histoire ne soit pas trop contraignante non plus, sinon on ne s'amuse pas. On passera peut-être moins bien sur l'énigme qui fait que la police, les colombes, et même les différents clans de goules ne s'intéressent jamais de plus près à la transplantation entre Lize et Ken, alors que la transplantation a fait la une des journaux. Le quidam ne sait pas que c'est Lize, mais les colombes et les goules, ça va, ils le savent, les goules discutent de la mort de Lize justement avec bien trop de précision pour ne pas faire le rapprochement. Mais les ruptures de vraisemblance dans ce qui appartient proprement aux personnages et à ce qu'invente l'auteur, c'est plus agaçant encore. Pour moi, Tokyo Ghoul, brillant dans les premiers tomes, passionne et frustre à la fois, avec un déclin lent, et certaines proies lâchées pour l'ombre. Je ne déplore pas du tout qu'il y ait de multiples personnages, ce que je regrette c'est les traces soudaines que la psychologie d'un personnage est tributaire du passage d'une intrigue à une autre, c'est le fait que ce qui est mis en place peut se diluer en cédant le pas à une nouvelle intrigue qui va être dominante pour un temps. Je l'ai dit : Nishiki ou le gourmet, d'autres choses encore, c'est finalement l'intrigue, même nouvelle ou secondaire, qui façonne la psychologie des personnages. Le gourmet est un personnage d'une cruauté insoutenable qui apparaît en énucléant une femme. Il tue pour les plaisirs et ne fait même pas de sentiment au milieu des goules, avant de devenir progressivement un gentil. Il y aura toujours des fans du personnage horrible compagnon de personnages lambda ou de gentils héros, des fans du personnage horrible qui fait une bonne action, mais quand même un personnage doit être cohérent. Si on a des fans d'un personnage horrible, mais on laisse un personnage horrible jusqu'au bout. On ne triche pas... La série a aussi une part importante d'incohérences du côté de la force physique des humains. Une semi explication viendra sur le tard en ce qui concerne le héros des chasseurs de goules, Kisho Arima, semi-explication car elle n'est pas satisfaisante si on l'analyse de près. La résistance des humains aux goules dépasse l'entendement, l'arme créée pour affronter les goules, les quinques qui sortent d'une valise et qu'on tient en mains n'ont aucune raison de marcher au plan du maniement. Vous empoignez un ruban, j'attends que vous maîtrisiez des mouvements complexes surélaborés, sans parler de la vitesse d'emploi, etc. Enfin, le sommet, c'est le personnage de Rei devenu Juzo Suzuya. Il s'agit d'un enfant d'apparence féminine qui a été enlevé par des goules et qui est devenu à cause de la torture et des combats pour survivre extrêmement agile et fort. Il s'est fait caster par sa propriétaire de goule pour garder sa voix féminine, il a des cicatrices et ne craint plus la douleur, mais il n'en reste pas moins qu'il a une force, une vitesse et une agilité qui n'ont rien d'humain. Il peut perdre un membre et le retrouver dans la suite de l'histoire, et l'exploiter avec la même aisance, etc. Je lis des avis où ce personnage plaît beaucoup, alors que moi je le trouve une atteinte importante à la crédibilité de l'histoire, même si par ailleurs son drame et son évolution psychologique positive me touchent.
Je n'ai pas décrit les goules et leurs spécificités dans cette critique, je n'ai pas commenté tous les éléments de l'intrique, mais je vais faire une critique de l'animé et une autre de Tokyo Ghoul:re qui me permettront de compléter. J'utiliserai alors le cache des spoils pour ceux qui ne veulent pas être spoilés, mais je souhaite aller jusqu'au bout de l'analyse. Je termine ici par une comparaison esthétique entre les deux séries du manga et surtout entre le manga et l'animé.

Esthétique du manga, comparaisons avec TG:re et l'animé

Du point de vue artistique, je suis déçu par le manga. Je ne suis pas du tout impressionné, ni séduit, par la couverture de Toka pour le second tome avec cette contre-plongée et cette torsion de la tête, alors même que c'est un morceau de bravoure côté dessin. De temps en temps, on a des images très riches dans le manga, mais en général il s'agit d'un travail sur ordinateur où des éléments photographiques ont été transformés en dessins, avec un soin particulier apporté à tout ce qui reluit ou brille. Je remarque tout de même une qualité ou un trait de style : l'auteur aime bien représenter ses personnages dans une grande salle avec une perspective un peu décalée, plongée ou contre-plongée ou légère torsion de la focale, ce qui crée l'impression que notre point de vue part d'un recoin de la salle, en arrière du groupe auquel nous ne sommes pas mêlés. Les dessins sont tout de même bien faits dans l'ensemble. On peut reprocher toutefois un côté un peu confus, une confusion qui peut même concerner les changements de scènes et de personnages. Parfois, je dois réagir et analyser moi-même le changement de lieu et le changement de personnage, il n'y a pas un mode clair de coupure pour montrer qu'on passe à autre chose, certains personnages pouvant se ressembler plus qu'il n'y paraît. Les combats ne sont pas spécialement agréables à regarder non plus. On n'a pas du Toriyama avec un regard qui sait où se poser, quoi apprécier. Le manga part sur les bases d'un respect des cases distribuées en colonnes et rangées : il va s'en émanciper petit à petit, mais je pense que la structure des cases ne devient plus aléatoire, complexe, chahutée qu'à partir des volumes de Tokyo Ghoul : re, ce qui n'empêche pas que nous ayons déjà des cases aux côtés obliques, des dessins larges, quelques superpositions. La première série Tokyo Ghoul m'a l'air plus claire avec un contraste noir / blanc plus marqué, contraste qui concerne aussi certaines pages où l'extérieur des cases est encré, créant des petits ensembles de pages à fond noir. Dans Tokyo Ghoul:re, le contraste sera un peu différent avec un emploi des nuances grises qui crée une atmosphère différente. Mais la première série, sans doute grâce à son contenu, à ce qui est raconté, est plus artistique, moins confuse, que la seconde. La seconde série développera aussi un important défaut au plan des phylactères (c.-à-d. les bulles de BD). Les bulles ne sont pas toujours nettement reliées à un personnage précis, mais on s'y retrouve facilement en général. Cependant, dans la série Tokyo Ghoul:re, nous avons un recours volontiers à des bulles superposées l'une au-dessus de l'autre pour créer l'effet d'une voix qui couvre une autre voix, problème mineur encore, mais aussi un recours à des bulles miniatures illisibles pour créer l'ambiance d'une salle ou d'une rue où tout le monde parle dans son coin, pour créer l'impression d'une voix qui porte faiblement. J'ai de bons yeux et pourtant parfois je dois les esquinter à essayer de déchiffrer ce qui se dit.
D'autres innovations apparaissent dans la seconde série du manga, en particulier le développement de textes décrochés des cases de bande dessinée. Nous avons des rapports d'enquête des quinx, un rapport qui n'avait aucune raison d'être rédigé d'une soirée avec les quinx par Takeomi Kuroiwa, ou une sorte d'extrait de journal intime d'Hinami qui raconte son vécu détenue dans la Cochlée, prison des goules. En marge de l'histoire principale, nous avons droit à de nombreuses formes de pages bonus avec des gags selon des modèles variés, textes ou dessins. Les gags laissent perplexes et leurs dessins sont assez négligés, ce qui nuit à la série en s'insérant ainsi dans les volumes, bien que certains gags peuvent donner l'impression d'éclairer le caractère de certains personnages.
On s'aperçoit qu'artistiquement la première série est plus sage. L'auteur cherchait ses marques, apprenait sans doute le métier.
Face à cela, j'ai beaucoup aimé la réalisation poétique de l'animé. Il y a une vraie réussite esthétique dont donner quelques exemples. Dans l'animé, j'ai bien aimé les trois têtes distinctes du héros, ou, même si ce n'est pas dans mes goûts musicaux, l'effet d'ironie bizarre de la musique d'opening qui se mélange aux scènes elles-mêmes, puisqu'elles s'interpénètrent. On a de premières minutes d'action avant l'opening, la musique d'opening termine aussi habilement le premier épisode. Le dessin de l'animé me paraît bien, mais avec des personnages aux traits conventionnels d'une banalité dans la note actuelle. Ce sont des traits faciles à dessiner pour les visages et je n'en suis pas fan, avec une originalité mais qui est un défaut : des bouches trop larges, trop fendues, même pas liées au fait que ça puisse symboliser l'appétit d'une goule. Je remarque dans le manga que certains visages varient fortement, l'auteur (au moins au début du manga) avait des difficultés pour ramener toujours le contour précis d'un personnage. Dans l'animé, j'ai pourtant beaucoup aimé certains scènes : par exemple, quand, Nishiki étant à terre, le fantôme de Lize invite Ken à manger son ami Hide, ou bien quand dans une lumière dorée Ken se remémore une scène d'enfance entre lui et Hide, Le manga ne pousse pas la prestation artistique de manière aussi époustouflante. Pour le souvenir d'enfance d'Hide rencontrant pour la première fois Ken, on a bien un traitement particulier. Le fond des pages est noir, les cases représentent ce passé, mais on a en surimpression des dessins blancs fantomatiques de Ken à terre qui essaie de se relever, de ne pas s'évanouir, pour aller sauver son ami. Dans le même ordre d'idées, si c'est bien dans le manga qu'est développée l'idée de représenter la transplantation par un rêve symbolique de Ken où Lize se colle nue dans son dos, ce n'est qu'une image dans le manga, pas spécialement soignée et artistique, puis nous avons du texte narratif perdu dans d'obscurs taches d'encre épaisses. L'animé développe la poésie de l'idée, il le fait pour ce moment précis de l'action et puis pour d'autres, nombreux, où Lize apapraît et est mise en scène comme une présence traumatisante impossible à juguler. Dans l'animé, j'aurais d'autres choses à citer, par exemple quand le hamburger semble lui-même ouvrir une bouche face à un Ken horrifié qui découvre qu'il n'arrive plus à s'en empiffrer. Le manga est bien exécuté, mais je n'ai pas cette émotion artistique pour les dessins et mises en page que je croyais pouvoir me promettre au vu de la réalisation impeccable des premiers épisodes de l'animé.

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