Un roc au milieu des sables mouvants, une définition de l'Amour par T Malick

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Avatar Antonin Bénard
Critique publiée par le (modifiée le )

------ Avertissement: cette critique a été remaniée plusieurs fois, étoffée notamment suite à des commentaires que j'ai rédigé ailleurs, sous les critiques d'autres internautes que je remercie au passage. Mise à jour le 15 juillet 2013 -----

Exercice difficile que celui d'écrire après un film de Malick...

Il me semble que c'est, contrairement à ce qui a pu être exprimé ailleurs, à dessein, et en pleine connaissance de cause, que Malick cite son propre cinéma. Volontairement qu'il en reprend les codes mais en perverti une partie du propos. Car, ici, il prends le risque de frustrer le spectateur d'une grande partie de ce qui a séduit dans ses films précédents: le lyrisme et la grâce de sa mise en scène.

Difficile en effet de ressentir tout à fait la même émotion à la fois devant une Pocahontas ressuscitée dans le jardin anglais, à la fin du Nouveau Monde, et devant la même danse que Marina accompli... dans les rayons d'un supermarché.

Décevant ? Si l'on voulait seulement se complaire dans une douce rêverie, bercé de musique élégante...

Déroutant ? Sans doute, si l'on ne venait chercher dans un film que ce qu'on voulait y voir...

Le premier film que j'ai vu de Malick fut La Ligne Rouge.
Je venais, justement, voir un banal film de guerre, un de plus, pour tuer l'ennui. Tout au plus le type qui avait eu l'idée de l'affiche était bien inspiré...
Mais voilà je suis tombé sur Witt, qui croyait vivre au paradis, alors qu'il ne fuyait que le fracas de la guerre...
J'ai simplement été cueilli, comme un fruit mûr. Parce que le film racontait tout autre chose que ce qu'il promettait.
Parce que je fuyais moi aussi un monde insignifiant, réfugié dans les salles obscures… "Mais de monde il n'y en a qu'un..."

To The Wonder n'est pas un film d'amour. C'est un film sur l'Amour.
On n'y cherche donc pas à vous faire vivre par procuration cet état très recherché de fébrilité et d'exaltation.

Au contraire, la forme du récit nous fait redescendre sur terre assez vite.

Le coup de foudre qui était vécu naïvement, passionnément, par Pocahontas dans Le Nouveau Monde, nous était montré, traduit comme tel. Nous, spectateur, assistions avec elle, naïvement, passionnément, aux changements du monde que révélaient ses propres changements d'état d'âme.

Au contraire ici, la passion de Marina, ou celle, plus éphémère de Jane nous sont données avec plus de distance.
La répétition au fil des saisons, au fil des péripéties, la présentation constamment brisée, hachée de ces moments de grâce leur donne une couleur étrange, irréelle, artificielle et dénature des procédés esthétiques qui nous étaient familier.

Mais cette répétition formelle de ballets amoureux, identiques d'un personnage à l'autre, d'un moment du récit à l'autre, a cet effet particulier de nous faire prendre conscience d'une part importante du propos du film:

l'illusion amoureuse.

Elle en révèle finalement l'absolue fragilité, la fugacité, la futilité aussi.

Voilà en quoi la forme du film trouve une parfaite adéquation avec son fond.

Il me semble donc que si A la merveille est un film beaucoup moins séduisant que les précédents, c'est parce que le réalisateur l'a voulu. Non parce qu'il aurait raté son film.



Là où le procédé me semble parfaitement réfléchi, voire diabolique, c'est que Malick place encore une fois son spectateur dans la même position que ses personnages, mais cette fois à deux niveaux différents: nous éprouvons à propos du dispositif de mise en scène, à propos du récit lui-même, une déception. On nous promettait une merveille, nous n'en apercevons qu'un reflet... Malick veut aussi que nous tirions une leçon de cette possible amertume.

Pour moi le message est clair et la leçon double.
La vie vaut mieux que son reflet sur écran géant. La beauté d'un film de Malick ne doit pas remplacer celle du monde.
L'Amour n'est pas une recette miracle pour trouver sa place dans le monde.



Terrence, vous auriez dû vous en souvenir, n'est pas un poète maudit. Sa mise en scène a beau donner l'apparence d'une liberté et d'une naïveté totale, elle est pourtant assise sur une profonde réflexion de la nature même de l'Art cinématographique. La grande re-découverte de Malick tient justement sur la capacité du cinéma à nous faire épouser le point de vue d'un personnage. A nous en faire éprouver physiquement, émotionellement, la façon de voir le monde.



Ensuite, Terrence, vous auriez dû vous en douter, même s'il se fait discret, ne vit pas retiré du monde. Il sait parfaitement comment son travail est perçu, accueilli, critiqué.

Ma conviction est qu'il a justement choisi dans A la merveille, de jouer aussi sur la perception que nous avons de son oeuvre. Le bonhomme sait parfaitement que globalement son dispositif de mise en scène, beaucoup moins rigoureux que celui d'un Kubrick ou d'un Polanski, a le défaut de pouvoir sombrer très vite dans une forme de facilité. La preuve est que le type d'images qu'il fabrique depuis la Ligne Rouge a été repris, copié, digéré, par nombre de vidéastes amateurs, nombres de publicitaires, etc...



Il faut alors envisager que la torsion, le défaut, le jusqu'au-boutisme qui s'opère dans A la merveille est une prise de risque intentionnelle et a une visée bien précise: encore une fois nous faire éprouver au plus près ce que vivent les personnages. C'est par là que nous nous reconnaissons encore dans cette oeuvre: nous sommes, autant qu'eux, désorientés, perdus, seuls, face à cette promesse d'amour qui s'évanouit.



Car le discours de Malick sur l'Amour est clair: Il cherche à démythifier l'image naïve que notre société a construit autour du sentiment amoureux. Ce sentiment qui a été porté au pinacle de toute les valeurs morales. Y compris dans le discours religieux. Malick nous dit que l'Amour n'est pas une chose éternelle, qu'elle n'est pas aisée, et que si sa soif en est universelle, sa réalité est bien plus fragile que nous ne voulons le voir...


Dans To The Wonder, Malick nous raconte comment il voit l'Amour. Sous toutes ses formes. Sous tous ses aspects: les plus glorieux, les plus lâches, les plus éternels, les plus futiles, les plus vrais, les plus insignifiants, les plus doux et les plus cruels.

L'Amour terrestre, dit Malick, est éphémère et fragile, tout autant qu'exaltant et riant. La grâce de cet amour n'a pas disparu. Il s'est fait plus fugace, plus insaisissable que dans les films précédents.

Et même, tout autant inexplicable et énigmatique, le sentiment amoureux ressemble parfois au personnage de Neil lui-même: Muet, présent mais en retrait, incertain, insondable… finalement solitaire.

Jamais les êtres humains n'auront été autant seuls dans un film de Malick. Seuls au milieu des autres, au milieu du désert. A n'implorer plus qu'un simple regard…

Ce regard, cette attention, cet amour, est peut-être à trouver ailleurs, et autrement que dans les yeux d'un autre. C'est évidemment le sens qu'apporte le 3e personnage du film, le Père Quintana.

La transcendance présente chez Malick, qu'elle soit figurée par des peuples primitifs d'Amérique, des soldats juifs, chrétiens ou shintô, des croyants ou des incroyants ne peut pas être réduite à un discours prosélyte. Encore moins à je ne sais quel panthéisme. Les questions que posent l'ensemble de son oeuvre son proprement universelles. Et l'Etre auquel s'adressent tous les personnages de ses films, n'appartient à aucune religion.

D'ailleurs le chemin de la Foi que traverse Quintana n'est pas présenté comme une réponse absolue, mais bien là encore, parsemé de doute, de désespoir, et de déception… Pourtant Quintana n'abandonne pas cette voie. Il y persévère et reste finalement convaincu que nous sommes tous capables d'être touchés par cette grâce, ce grand Amour.

Donc, l'Amour ce n'est pas seulement un Homme et une Femme.
Ce n'est pas seulement le ciment d'une relation de couple.

Car il y a le désamour, car Il y a une autre femme et la trahison, Il y a une enfant qui se partage entre un père et une mère qui ne s'aiment plus.
Il y a un prêtre et son Dieu un peu trop muet, Il y a une amie avec sa fantaisie encore plus folle, il y a un mari ou un amant un peu trop muet.
Il y a tous ses inconnus que l'on visite parce que leur détresse est grande et qu'on peut les écouter avec compassion, qu'on soit expert en pollution du sol ou en pollution de l'âme, scientifique ou curé.
Il y a des monuments qui parlent de ces hommes morts il y a des siècles et qui rendent hommage à Celui qu'ils aiment et qui les aiment. Au moins l'ont-ils cru assez pour bâtir des merveilles comme le Mont Saint-Michel. Une Merveille qui ne résiste au milieu des sables mouvants que par le soin constant des hommes qui l'habitent.

Ainsi, je ne crois pas que le film soit foncièrement pessimiste. Le constat est amer sans doute. Mais il a aussi pour but de nous bousculer un peu. De montrer la vanité et la futilité là ou nous rêvons encore de passion inextinguible, quand nous promettons "pour toujours" sans en mesurer les conséquences. Mais aussi de montrer le prix de cet effort.



Malick ne dit pas "jetez l'Amour aux orties", il dit "cessez de croire que c'est une route enchantée. Cette voie, elle aussi, est difficile et exige de nous des efforts constants. La déception, la blessure, l'abandon, la solitude, toutes les conséquences de l'amour déçu, trompé, remis en doute, peuvent être dépassées."

Et Si on y regarde à deux fois, le film dit encore que le jeu en vaut la chandelle.

Malick montre des êtres perdus, seuls, égarés, qui cherchent toujours et partout cette attention, ce regard, cette sympathie ( cette commune souffrance ).

Il dit clairement que l'Amour ( choisissez celui qui vous séduit le plus ) est une béquille.

L'Amour, quand bien même il charrie son lot de souffrances, est ce qui sauve du néant.

Pour conclure à nouveau sur la déception qu'a pu apporté à certains la vision de ce film, je voulais rappeler que le cinéma, la fiction en général, ne doivent pas rester des refuges confortables pour fuir l'existence. Leur devoir est de nous rappeler qu'à l'extérieur du rêve se trouve la véritable richesse du monde.

Ainsi, L'Amour, la force, la lumière, nous les trouvons parfois dans les chef-d'oeuvres que l'Homme accompli. Dans ces merveilles qui défient le temps et la Mort, celles qui regardent l'éternité en face.

Mais ces qualités, qui ont le pouvoir de transformer le monde, ne se cachent pas dans la pierre dont ces merveilles sont faites, ni dans le reflet des écrans de cinéma, ou encore dans l'encre des livres…
Mais bien, plus loin, au-delà de ces surfaces sensibles.

Dans le regard de ceux qui les contemplent.

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