Frustration du pop-corneur. Nous aimerions donner à American Ultra un sept. D'aucuns pourraient trouver inconsidérée une note aussi positive (mais oui, 14/20 à l'école, c'était vraiment pas mal !) pour une petite comédie d'action aussi inoffensive… a fortiori ceux qui l'ont vu, et connaissent ses tares. C'est pourquoi nous allons lui coller un six. Un six solide, car American Ultra (AU) reste un plaisir coupable au rayon des séries b de luxe et de l'entertainment un peu trash, mais un six quand même. 12/20, c'est toujours la moyenne, mais quelque chose nous dit qu'avec les parents, cet argument ne marchera pas. Alors, cela a-t-il vraiment marché avec l'auteur de ces lignes ? La réponse est : non, mais. Pour ce dernier, AU a été une déception. Aimant bien Jesse Eisenberg, ses airs de cocker autiste et de rat de bibliothèque surdoué, ainsi que l'aussi talentueuse que mésestimée Kristen Stewart, trouvant cool l'idée de base (une version comique d*'Au Revoir à Jamais* et de la saga Jason Bourne, auquel il fait d'ailleurs référence) et fun ce qu'il avait vu de la BA (notamment le coup de la poêle à frire), il en attendait, en ESPÉRAIT un coup de cœur. Le genre de petit film culte que tu recommandes à tes amis parce que la plupart d'entre eux ne sera sans doute pas allée le voir. Un mix un peu branlant mais d'autant plus réjouissant de Chuck pour le côté nerd/CIA, Délire Express pour la beuh, et Kick-Ass pour le côté Orangina Rouge (après tout, on est dans du R-rated !)... or, le film de Nima Nourizadeh ne sera, au bout du compte, pas vraiment ça, ou très moyennement. Que l'on ne s'alarme pas : l'auteur de ces lignes aurait pu se ranger du côté des parents déçus face à ce 12/20 (fût-il « solide ») et lui retirer, pour la peine, un ou deux points… mais il a un cœur ! Allez, le jeu des plus et des moins, parce que pas le temps de rédiger une critique digne de ce nom.
LES MOINS :
- Un récit sévèrement laborieux. Tout part toujours de là. AU est loin d'être aussi malin qu'il le pense (quand on a Jesse Eisenberg dans son cadre, on se croit malin), et cela se ressent d'abord par son manque d'originalité. Vous l'avez compris, sur le plan scénaristique, le film convoque tellement de références qu'il lui était possible de partir dans tous les sens, le champ des possibles était gigantesque – d'où l'attente d'une galerie de personnages loufoques et d'une succession de massacres bien salissants. La composante humoristique autorise un film d'action à se permettre un tas de délires qui, dans un cadre plus sérieux, serait parfaitement ridicule, et c'est là qu'un scénariste droit briller d'inventivité et de caractère (cf. Kick-Ass, Hot Fuzz, ou encore le True Lies de Cameron). Las !, à l'exception d'un assassin-rieur (joué par le génial Walton Goggins) et d'un gang de gangsters banlieusards assez fade en dépit des gesticulations de John Leguizamo, Max Landis (fils de John Landis) ne sera pas vraiment foutu de tirer grand-chose d'original de l'idée de base. Peut-être parce que son scénario ne semblera à aucun moment entrer dans son propre délire, y croire vraiment, comme si ce n'était pas son truc mais qu'il se forçait quand même à y aller ?
- Même l'amateur d'humour bédaveur et de close-combat désopilant rira franchement, tout au plus, une poignée de fois. Air connu : la plupart des passages drôles auront été déjà vus dans la bande-annonce, fourbe comme toutes les bandes-annonces, du meurtre à la cuillère au coup de la poêle à frire (encore elle), en passant par les moments de flippe du héros-cocker avec sa copine-maman. Il est donc conseillé au spectateur venu se fendre grassement la poire avec des répliques débiles, une galerie de personnages loufoques, et une succession de massacres bien salissants de rester chez lui. Écopant d'un personnage davantage insipide qu'amusant, l'as de That 70's Show Topher Grace ne sauvera en rien le bateau, donnant l'impression de se croire encore sur le plateau d'une sitcom. (Au passage, pourquoi n'a-t-il pas continué sur sa lancée amorcée avec l'excellent In Good Company ?!)
- Émergeant à mi-chemin, la confusion des genres s'impose vite comme un des problèmes flagrants d'un film qui peinera jusqu'à la fin à trouver son identité, énième preuve que le mix d'humour et de drama n'est pas un exercice facile. En privilégiant sa composante comique, AU aurait sans doute proposé un spectacle aussi réussi qu'un Zombieland ou un Scott Pilgrim vs The World. En lieu et place de ces films, on a un divertissement un peu gauche surtout caractérisé par son côté portnawak, le cul constamment entre deux chaises.
- On parlait plus haut de Topher Grace et de son personnage davantage insipide qu'amusant : pas de bol, c'est l'antagoniste principal, autrement dit, le méchant du film. Or, un bad guy raté est un des symptômes les plus flagrants d'une histoire ratée. Celui d'AU, Adrian Yates, jeune col-blanc de la CIA aussi tête-à-claques qu'arriviste, passera la majeure partie de son temps à gueuler à la radio « tuez-le, bordel de merde, il est tout seul et vous êtes trente, argnnnnn ! » (envoyant, au passage, ses molosses deux par deux plutôt que trente par trente, comme dans tout film d'action paresseux qui se respecte), bien trop peu charismatique pour nous sortir la moindre saillie/réplique mémorable. Il n'aura aucun vrai rapport avec le seul de ses molosses identifiables par le public (l'assassin-rieur), et [spoiler alert !] son passé avec le personnage de Phoebe, révélé après le twist (un des bons points, on y reviendra), n'étoffera en rien son personnage…
- Les scènes d'action, généralement celles de close-combat valant au film son interdiction aux moins de seize ans en raison des divers objets du mobilier employés par le héros pour charcuter ses adversaires, n'ont pas l'impact espéré. Il y a dix ans, leur chorégraphie et leur filmage très « bournesques », c'est-à-dire un mélange d'arts martiaux excentriques (dont le kali philippin) filmé caméra à l'épaule, auraient retourné le cerveau du pop-corneur ; aujourd'hui, ça a déjà été vu cent fois, et en parfois bien mieux. Encore une fois, un réalisateur autrement plus inspiré que Nima Nourizadeh, qui n'avait jusque-là réalisé qu'un seul film, le sympathique mais sans plus Project X, aurait pu compenser ce manque d'ampleur par un certain panache, comme il aurait pu hisser son film au-delà de ses carences scénaristiques ; lui, non.
- Dans ses dernières minutes, alors qu'il semblait avoir un tant soi peu trouvé sa voie en privilégiant le drama (on y reviendra là aussi), AU se fend d'un épilogue assez foireux, littéralement pompé sur True Lies, Chuck et Cie [Spoiler alert !, Mike et Phoebe finissent par devenir un couple d'espions glam de la CIA…], et dont le seul intérêt est la robe fendue de Kristen Stewart.
- Et puisqu'on parle de fin, l'hideux générique animé est un grand moment de WTF, du genre à donner des cauchemars aux enfants (borderline Téléchats), justifiant davantage encore l'interdiction aux moins de seize ans que les gorges tranchées et les crânes défoncés à coup de boite de conserve…
LES PLUS (car la déception American Ultra, essentiellement due à l'attente démesurée qu'il suscitait chez votre serviteur, n'aura pas empêché quelques bonnes surprises, de celles qui inclinent à donner la moyenne et plus si affinités) :
- Le premier atout, ce sont ses deux acteurs principaux. Bien sûr, quiconque trouve Jesse Eisenberg inexpressif et a sottement rallié le camp suranné du « Kristen-bashing » (vive la désalphabétisation par l'Interweb !) restera insensible à notre enthousiasme, et ne trouvera que peu d'intérêt et de pertinence aux lignes suivantes. L'amateur, en revanche, ne sera pas resté insensible à la performance impeccable du premier, qui campe un fumeur de beuh avec presque autant de brio qu'un James Franco des bons jours et ajoute une corde à son arc moins restreint que ses détracteurs ne le prétendent (Mark Zuckerberg, Mike Howell, c'est quoi le rapport, déjà ?), ni à celle de Kstew, toujours une joie à regarder, et très juste dans le rôle de la copine-maman qui, aux premiers abords, ne semble pas pouvoir expliquer ce qu'elle trouve à son compagnon-enfant.
- Le couple qu'ils forment à travers leurs personnages est le deuxième atout majeur. On pourrait l'attacher au point suivant, puisqu'il s'agit toujours des acteurs, mais le duo Eisenberg/Kstew forme un point à part, né en 2008 à l'occasion de l'excellente comédie de mœurs indé Adventureland, et actuellement en pleine croissance puisqu'il tourne en ce moment-même dans un troisième film réalisé par… Woody Allen. C'est simple, le duo fonctionne, à merveille, tant dans le registre comique que dramatique, chacun tirant le meilleur de l'autre en toute circonstance, profitant d'une alchimie pas forcément méga-érotique car ils n'ont pas la tête de l'emploi (enfin, surtout Eisenberg, Kstew pouvant parfaitement jouer un rôle d'excitante délurée, cf. On The Road), mais affective, si l'on peut dire. C'est en tout cas de celle-ci que profite salutairement le film, que les deux amoureux roucoulent naïvement sur le capot d'une voiture, ou craignent pour la vie de l'autre tout en se faisant torturer.
- On en vient au dernier atout, et ce qui constitue LA surprise d'American Ultra, une surprise pour le moins déconcertante : AU n'est pas tant une comédie d'action qu'un thriller parsemé de quelques touches d'humour. On a cité la confusion des genres dans la liste des « moins » ; elle vient précisément du fait que Max Landis ne voulait pas seulement faire dans la tarantinade teen/grunge, mais aussi dans le mélodrame premier degré. On a écrit plus haut que son scénario ne semble à aucun moment entrer dans son propre délire. Origine du problème : il semblerait, au final, que le gars se sera surtout investi dans le drama, l'histoire d'amour entre Mike et Phoebe. Voilà pourquoi l'on n'est pas mort de rire devant AU, et pourquoi sa bande-annonce est trompeuse. Solution au problème, partant de là : donner plus d'importance à la partie drama, pour que ne pas se fendre la poire du début à la fin du film ne soit plus un problème. Après tout, quitte à choisir, une bonne moitié des scènes d'AU sont davantage sombres qu'amusantes, et l'on finit surtout par vibrer pour ces deux personnages attachants, y compris dans leur relation (d'abord) dysfonctionnelle (avec la copine-maman), et rendus terriblement humains par leurs interprètes. [Spoiler alert !, quand Phoebe révèle à Mike qu'elle est son officier traitant dans la CIA et connait depuis le début sa véritable identité, mais que son amour pour lui est véritable], la mise en scène et le jeu des deux acteurs pointent très clairement vers le drame, comme la façon dont est réglée le cas du méchant Topher pointe vers le thriller.
- Dans ce cadre, le revirement de l'assassin-rieur, autre morceau un peu pompé sur les références susmentionnées (le troisième Jason Bourne, en l'occurrence) mais sauvé par Walton Goggins, produit son effet pour quiconque s'est investi émotionnellement dans le film.
- L'atmosphère presque mélancolique qui en résulte, et subsiste malgré la nullissime pitrerie finale susmentionnée. Point sommairement mentionné, mais important.
On a fait le tour de la question. American Ultra est un film un peu bâtard parce qu'il tire l'essentiel de sa force de sa fibre dramatique, tout en s'interdisant de n'être « qu'un » drama puisque que son point de départ relève à 80% de la comédie, et son échec commercial, bien aidé par une mauvaise campagne de promo, en devenait des plus prévisibles. Partant de là, soit l'on fait son difficile et le casse pour son inconsistance et son relatif manque de caractère, soit l'on privilégie le positif, et a du coup la chance d'apprécier un film qui, au final, se sera doté d'une âme inespérée en faisant la part belle à ses acteurs. On se prend même, vers la fin, à imaginer ce que donnerait les aventures de ce couple épatant sur plusieurs saisons d'une improbable déclinaison télé…