Trip psyché sur le Styx, tout compris

Avis sur Apocalypse Now Final Cut

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(article précédemment publié sur Les Chroniques de Cliffhanger & Co)

La Palme d’Or à Cannes en 1979, un tournage de tous les enfers (conté dans le merveilleux documentaire Hearts of Darkness), et maintenant trois montages (les versions cinéma, Redux et Final Cut) : tout a déjà été dit et écrit sur Apocalypse Now, véritable monument du cinéma mondial. Mais si la réputation du film n’est plus à faire, il n’en est pas moins intéressant de savoir en quoi et pourquoi ce film est si important. Et si on commençait par reposer le contexte ? Francis Ford Coppola sortait des succès fous, à la fois critique et public, de ses deux premiers volets du Parrain, qui avaient consacré à jamais Marion Brando et fait d’Al Pacino et de Robert De Niro des stars. En plein moment de grâce, il se sert des fonds qu’il a gagné sur ces films pour monter un projet dingue sur la guerre du Vietnam, inspiré d’Au cœur des ténèbres, une nouvelle de Joseph Conrad datant de 1899. Après moult remous en coulisses (remplacement d’acteur, problèmes climatiques, infarctus de Martin Sheen, un Brando très difficile, un tournage interminable, etc.), Coppola va à Cannes avec une copie sous le bras et remporte la Palme d’Or (à égalité avec l’allemand Le Tambour). Le film est un succès, mais ça n’empêchera pas Coppola d’y revenir en 2001 avec un nouveau montage nommé Redux, plus long (3h22 contre 2h33 pour la version cinéma) avant de le réviser cette année dans un Final Cut pour une durée de métrage avoisinant tout de même les 3h03. Nous parlerons ici de cette dernière version, découvert dans sa superbe restauration 4K avec un son Dolby, magnifiant le travail dingue d’un certain orfèvre nommé Walter Murch.

Mais quand on aime l’image au cinéma, il n’y a pas beaucoup mieux que les ambiances colorées et distinctes de l’italien Vittorio Storaro, qui signe sur Apocalypse Now des images plus folles encore que les personnages qui sombrent crescendo dans l’enfer du Vietnam. En constante chamaillerie avec un Coppola au bout de sa vie, Storaro livre une copie aux clairs-obscurs, aux ambiances fumeuses, aux couleurs éclatantes, qui permettent au film de restituer pleinement la folie de cette guerre mangeuse d’hommes et d’esprits, dans un environnement moite et poisseux. Avec des cadres et une lumière parfois à la limite du baroque (très en vogue en Italie à l’époque), Storaro construit une image très travaillée et éternelle, qui (s’)imprime sur la rétine des spectateurs durablement. Mais ça serait diminuer le travail d’un autre technicien que d’encenser seulement Storaro, puisque Walter Murch, à la fois monteur image et designer sonore, véritable touche-à-tout extraordinaire (collaborateur régulier de Coppola et Lucas), à qui on doit les surimpressions grandioses de ce film, les fondus, les coupes coup de poing et le montage sonore, qui replace le spectateur au milieu des hélicoptères, de la jungle et de la fureur vietnamienne. Au milieu de tous ces bruits de l’horreur guerrière, la musique synthétique et psychée de Francis Coppola et de son père Carmine donne une nappe d’ambiance planante à cette plongée infernale dans la jungle effrayante, entourée par deux fois par l’éternelle The End des Doors, véritable hymne pour ce film dingue à tous les niveaux.

Remplaçant au pied levé Harvey Keitel, Martin Sheen trouve ici son plus grand rôle, celui de ce capitaine Willard auto-destructeur, rongé par la guerre et ses affres, qui doit aller affronter un Marlon Brando méconnaissable et spectral, à la fois magnifié et sacrifié, en figure de messie fou. Entouré d’un Robert Duvall déconnecté et survolté et d’un tout jeune Laurence Fishburne, Martin Sheen traverse le film fantomatique et le regard à la fois perdu et halluciné, dans un tourbillon d’alcool, de fumée et de sueur. Le film distille son propos pamphlétaire dans une succession de rencontres tout au long du parcours de Willard, qui à chaque arrêt sur le fleuve menant à sa destination, voit une différente facette de ce qu’a fait cette guerre immonde, longue et inutile. Car c’est bien le parti pris du film, celui d’un voyage physique et intérieur toujours plus profond dans la folie poisseuse et asphyxiante de cette guerre du Vietnam à peine terminée (le tournage du film commence en mars 1976, 10 mois à peine après la fin effective du conflit – qui est une défaite inadmissible pour les Américains).
Outre l’infamie de la guerre, Apocalypse Now symbolise en réalité celle d’un homme qui se bat corps et âme pour un film, pour le cinéma. Celle qui a des ressources conséquentes mais qui bute contre une nature hostile et des ennemis désordonnés. Celle de perdre des hommes (ou des personnages) en route. Celle de devoir réparer les pots cassés, même 40 ans plus tard. Parce que le film a 40 ans cette année, et qu’il n’a pas pris une ride, mais davantage en intensité et en viscéralité. Apocalypse Now est un chef d’œuvre intemporel, qui prend la forme de son sujet, pour mieux en restituer la moelle, explorant les tréfonds de l’âme humaine gangrenée, et déambulant par à-coups sur un Styx moite et magnifié par les meilleurs artisans-cinéastes de l’époque — et probablement de tous les temps. Au panthéon du cinéma, à jamais.

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