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Les méchants sont pas gentils parce qu'ils sont très méchants

Les spectateurs français attendaient un film de ce genre depuis tellement longtemps qu’ils n’osent pas bouder leur plaisir : enfin un film ambitieux où les 17 millions d’euros de budget se voient à chaque seconde sur l’écran. Et pourtant le résultat est pour moi une grande déception.

Pour être le plus compréhensible possible, je vais spoiler (comme ça, c’est dit).

La première chose qui surprend est la question du ton du film. Celui-ci ne parvient en effet pas à choisir s’il veut être une farce, un drame historique, ou une satire de son propre sujet. Cela se sent dans de nombreuses scènes destinées à déclencher le sourire de l’audience, mais qui sont en total décalage avec le reste du film qui se veut très classique dans son ensemble, très balisé si l’on peut dire. Vouloir faire du film une comédie aurait été au demeurant une bonne idée mais Au-revoir là-haut n’embrasse jamais pleinement la fibre comique sous-jacente à toutes les situations.

J’en viens ensuite au second point qui me chagrine : le scénario. On peut voir que l’adaptation a été conduite par Albert Dupontel lui-même, accompagné de l’auteur du livre Pierre Lemaître. Et je suis au regret de le dire, mais le résultat est très moyen. C’est devenu un poncif que de commencer le film par la fin puis d’introduire la véritable histoire par le récit qu’en fait le protagoniste. Mais ici, le procédé ruine totalement le suspens qui pourrait exister à son sujet puisqu’on sait d’avance qu’il survivra à ses péripéties. Le film aurait dû commencer dans les tranchées : dans le froid, la saleté, la boue, au milieu des rats, des malades et des ordures. Là, nous aurions été directement transporté au milieu du film, à partager leur quotidien. La narration qui vient s'y ajouter est redondante car n’ajoutant rien à ce que nous pouvons nous-mêmes deviner.

A l’échelle du film, la succession des évènements est bien trop précipitée, notamment au début. Il n’y a aucune construction de tension, pas d’identification aux personnages non plus, lesquels nous sont présentés de façon lapidaire en une poignée de secondes. Comment également se sentir impliqué lorsque le protagoniste ne rencontre quasiment aucune difficulté dans l’accomplissement de ses actions ? Un autre souci de ce début trop rapide est l’introduction très artificielle de l’enjeu principal du récit : à savoir le ressentiment d’Edouard Péricourt vis-à-vis de son père. Nous le découvrons par un flash-back d’une demi-minute qui donne plus l’impression d’un gimmick que de l’existence d’une dissension profonde entre les deux hommes. On se laisse emporter par le flot des évènements, on ne les vit pas.

Il y a que ce qui passe à l’écrit, ne passe pas toujours à l’écran ; et qu’un scénario fidèle au livre ne vaut pas une bonne adaptation quitte à prendre des libertés avec le matériau d’origine.

La conséquence de ce scénario très condensé dont les scènes se succèdent avec cadence, c’est l’absence d’émotion que l’on peut ressentir. A-t-on le temps de ressentir la mort qui s’empare d’Albert Maillard lorsqu’il se retrouve enseveli ? A-t-on le temps de se figurer l’effroi d’Edouard Péricourt lorsqu’il découvre qu’il lui manque la mandibule ? A-t-on le temps d’expérimenter l’anxiété, la haine, les regrets et les déceptions quand tout arrive si vite ?

Dupontel ne nous laisse pas le temps de nous rendre compte de ce qu’il passe. De la violence de la guerre on ne verra presque rien, pas même le visage défiguré d’Edouard. Lorsqu’Albert en vient à priver des infirmes de leur morphine pour en fournir Edouard, on ne voit pas son déchirement, sa détresse à le faire ; jamais on ne ressent le désespoir de ces âmes détruites par la guerre qui se font dépouiller ; Albert Maillard risquerait de passer pour un méchant.

Il y a en effet autour de ce personnage une auréole de quasi sainteté. Il apparaît comme un personnage à la morale intacte. Ce n’est pas lui qui décide de donner un cadavre de tirailleur sénégalais à sa sœur, c’est Pradelle ; ce n’est pas lui qui décide de vendre des faux monuments aux morts, c’est Péricourt ; ce n’est pas lui qui tue Pradelle, il tombe dans une fosse. Et surtout, c’est un personnage qui n’assume pas la bassesse de son œuvre. Et lorsque que le militaire décide de le laisser partir de façon chevaleresque, il retrouve non seulement sa liberté, mais également sa fiancée (qui venait de le quitter lorsqu’elle avait appris l’abjecte arnaque dont il état le complice). Tout est bien qui finit bien.

C’est un souci constant de ce film : les personnages y sont dépeints de façon monolithique et caricaturale : d’un côté les bons, de l’autre les méchants ; la nuance, connaît pas.
D’un côté Pradelle, l’ordure absolue, qui a tous les défauts : meurtriers, menteurs, voleurs, esclavagistes, profiteurs, et pour couronner le tout infidèle à sa femme (!) qu’il trompe avec celle de son subordonné (!!) et Marcel Péricourt : cruel, profiteurs, mauvais joueur et surtout mauvais père (!). De l’autre les saints : Edouard Péricourt : invalide, ingénieux, talentueux, sympathique et Albert Maillard : honnête, naïf, dévoué et victime. Bref, comment s’investir dans une histoire peuplée par des caricatures non par des hommes, lorsque le message moral est aussi clair : si vous êtes gentils vous serez heureux ? N’aurait-il pas été plus intéressant de voir un lieutenant qui, agissant par ambition, trahi toute morale, avant de se rendre compte de son erreur et de chercher à faire amende honorable ? N’aurait-il pas été plus juste de montrer les limites morales de l’entreprise de Péricourt notamment lorsqu’il fait d’une jeune fille sa complice ? ou lorsqu’il traite comme un simple outil le brave Maillard ? Non, dans ce film on nait bon ou méchant et rien ne pourra vous faire changer de case.

Pour appuyer encore sur le côté simpliste et réducteur du film, il faudra également se pencher sur la musique qui, en elle-même, est jolie et intéressante à écouter, mais dont l’usage dans le film souffre d’un cruel manque d’intérêt. Elle surligne toutes les scènes dans lesquelles elle est employée et ne vient jamais en contrepoint de ce qui se passe à l’écran pour y enrichir le sens. C’était pourtant l’occasion pour un cinéaste français qui parle d’une guerre française de citer une musique de l’époque par un compositeur français : par hasard La Valse de Ravel. On aurait pu également enrichir l’ambiance sonore du film en choisissant du Satie ou du Debussy, plutôt qu’une musique originale attendue et répétitive.

C’est vraiment dommage d’obtenir ce résultat quand on voit l’écrin qui entoure les acteurs : la reconstitution des décors et des accessoires est d’une incroyable minutie, tout comme les masques arborés par Edouard Péricourt ; même si la mise en scène se veut parfois extrêmement tape-à-l’œil, de façon plus ou moins utile.

Au revoir là-haut laisse le goût d’un chocolat dont l’emballage est meilleur que la friandise.

Dommage.

En fait le souci du film c’est qu’il fait le même effet qu’un courant d’eau tiède : on le sent mais ça ne fait ni chaud ni froid.

Quentin_Pilette
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