Muses rebelles

Avis sur Blackwood, le pensionnat

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Que faire d'une adolescente à problèmes ? L'abandonner dans une mystérieuse école perdue au fin fond des bois, bien sûr ! C'est la cruelle décision que prennent la mère et le beau-père de Kit (AnnaSophia Robb), désemparés devant l'agressivité impossible à canaliser de la jeune fille. À Blackwood, en compagnie de quelques autres élèves rejetées, Kit va donc suivre les cours d'un corps enseignant dirigé par une Uma Thurman dont on peine à saisir l'accent (la logique voudrait qu'il soit français au vu du nom de son personnage mais il sonne pourtant très Europe de l'Est). À la nuit venue, des chuchotements et des silhouettes étranges se mettent peu à peu à perturber le repos bien mérité des élèves de cette promotion dysfonctionnelle. En parallèle, ces dernières se mettent chacune à manifester un don extraordinaire dans une des matières enseignées. La concomitance de ces deux événements n'est évidemment pas un hasard...

Comme tout le monde, on avait été impressionné par "Buried" qui avait mis le nom de Rodrigo Cortés dans notre top-liste des réalisateurs à suivre de très près mais l'enthousiasme autour du cinéaste était peu à peu à retomber avec "Red Lights" et "Grand Piano", des longs-métrages loin d'être honteux mais bien plus inégaux face à la maîtrise de son coup de maître claustrophobique. Le retrouver aujourd'hui aux commandes de l'adaptation du roman de Lois Duncan, énième histoire de fantômes dans une école stricte et isolée, n'avait pas non plus de quoi nous faire sombrer dans l'extase le plus total mais on pouvait tout de même espérer qu'en habile faiseur du cinéma de genre espagnol, le bonhomme saurait utiliser ce cadre pour une chouette proposition d'épouvante.

En ayant la bonne idée de nous enfermer rapidement entre les murs de cette étrange école, la première partie de "Blackwood" va d'ailleurs confirmer cette espérance : usant habilement de ce décorum intemporel où seules les élèves apportent une touche de modernité, Cortés installe peu à peu une belle ambiance gothique classique accompagnée d'une galerie de personnages stéréotypés mais indissociables de ce type d'atmosphère (la directrice aux intentions énigmatiques, une gouvernante psychorigide, un professeur de musique bellâtre...). Bon, on peut regretter que le film ne propose rien de révolutionnaire et se repose sur les acquis d'un cinéma espagnol qui n'a plus rien à prouver (on pense beaucoup à du Jaume Balagueró durant cette première moitié) mais force est de constater que "Blackwood" fait plutôt bien le job, jouant autant avec sa photographie sombre pour ménager quelques bonnes apparitions fantomatiques (celui qui disparaît dans la pénombre d'une pièce en deux temps est une vraie réussite par exemple) que sur les caractères forts de son groupe d'adolescentes perturbées afin de les définir assez vite et de nous y attacher. En réalité, à ce stade du film, on a tout ce qu'on était en droit d'en attendre avant son visionnage mais la bonne exécution de l'ensemble parvient à compenser amplement son classicisme.

D'autant plus que, lorsque sonne l'heure des révélations, "Blackwood" va réserver une bonne surprise : alors que l'on pensait être parti vers une histoire d'esprits vengeurs ou de sorcellerie on ne peut plus banale, le film dévoile un background somme toute assez pertinent à son intrigue de fantômes qui relèverait presque, n'ayons pas peur des grands mots, de l'inédit. Car, oui, une fois le rideau levé sur les intentions des antagonistes, on se retrouve avec un but original où, certes, les méthodes de ces "méchants" sont inacceptables mais où leurs intentions peuvent être malgré tout considérées comme nobles d'un certain point de vue. L'esquisse d'une mythologie développée et finalement pas si manichéenne se fait alors sentir avec, notamment, une menace résultant d'un mal plus profond comme trouble-fête au milieu de l'engrenage mortel dont sont victimes les jeunes filles. On commence vraiment à croire que, sous ses allures classiques, "Blackwood" est en train de se transformer en vraie bonne surprise proposant enfin quelque chose d'un peu original dans le monde archi-rabâché des spectres cinématographiques.

Mais, patatras ! Passées ces explications, "Blackwood" s'effondre complètement à notre grand dam ! Alors qu'il nous a fait miroiter une proposition intéressante d'univers, Rodrigo Cortés choisit d'en rester là et préfère s'aventurer dans une dernière partie ne misant que sur l'action et le coup de karma meurtrier que certains personnages se prennent en pleine poire. À partir de ce moment, "Blackwood" ne raconte plus rien et gâche totalement son potentiel en s'attardant sur ses sous-intrigues les plus insignifiantes (aïe, le trauma fatigué de l'héroïne), en stoppant net ou en tournant au ridicule toutes ses ramifications les plus passionnantes (les motivations du "méchant" ultime en sont réduites à... une réplique, le personnage de l'adolescente la plus rebelle et développée au long du film connaît une destinée... gênante, les enseignants et les autres élèves en sont réduits au strict minimum, etc) et, surtout, en laissant en bouche le goût horrible de conclusion aussi précipitée que lamentablement facile.

"Blackwood" se résume donc à un découpage en trois actes tenant d'un yoyo qualitatif comme on en a rarement vu : du classique efficace, du bon surprenant et du raté franchement gênant. On préférera rester sur la bonne impression des deux premiers (d'où cette note) mais on ne pourra jamais comprendre ou pardonner à Rodrigo Cortés de ne pas avoir assuré un minimum sur la ligne d'arrivée. Devant l'étendue des dégâts de cette dernière partie, "Blackwood" ne restera sans doute pas dans les mémoires et nos attentes pour le prochain film du cinéaste vont encore un peu plus s'amenuiser... Dommage, vraiment.

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