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2002, année schizophrène

Avis sur Blade II

Avatar David Huriot
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Septembre 2017. Alors qu’un Festival de Cannes en phase progressive de je-m’en-foutisme auprès d’une bonne frange du public a loupé le coche presque dix ans auparavant de récompenser LE LABYRINTHE DE PAN malgré une standing ovation de plus de 20 minutes, son jury présidé par un réalisateur hongkongais découvrant les films en compétition sans se séparer de ses lunettes noires et préférant remettre la Palme à un metteur en scène british en pilotage automatique depuis bon nombre de films, le jury de la Mostra de Venise décide de jouer la carte de la modernité en remettant le Lion d’Or à un vrai film populaire ET d’auteur : c’est le début d’une longue série de récompenses pour le cinéaste mexicain Guillermo Del Toro et THE SHAPE OF WATER, qui culminera en mars 2018 avec 4 Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. 14 ans après le dernier volet de la saga du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson et ses 11 oscars, un nouveau grand film de genre acquiert une certaine légitimité auprès la profession, et Del Toro est enfin reconnu comme un auteur de premier plan du cinéma actuel. Ce n’est que justice pour notre chouchou des geeks du monde entier, après l’échec public de sa superbe romance gothique CRIMSON PEAK et s’être fait déposséder de la séquelle de PACIFIC RIM.

C’est l’occasion d’évoquer ce qui pourrait être une anomalie ou une bizarrerie dans la filmographie de Del Toro ; en effet, 2002 a été une année assez étrange pour le cinéphile désireux de découvrir le réalisateur mexicain, car ce dernier a eu l’occasion de voir en l’espace d’un mois dans les salles obscures le beau et sombre film de fantômes L’ÉCHINE DU DIABLE, récit tourné en espagnol et inscrit dans la Guerre Civile d’Espagne des années 1930, et… le blockbuster « ricain » BLADE 2, suite d’un hit de vidéo-club de 1998 réalisé par Stephen Norrington. A sa sortie, le long-métrage d’action a pu décontenancer les spectateurs ayant découvert Del Toro par son film précédent plus « noble » en se retrouvant devant cette antithèse totale, production plus bourrine, plus exubérante, plus gavée d’effets spéciaux et de séquences spectaculaires, et mettant en scène une superstar des films d’action des années 90, à savoir Wesley Snipes ; même des amis comme le réalisateur Alejandro Gonzalez Inarritu oscarisé pour les films BIRDMAN et THE REVENANT ne comprennent pas , mais pour d’autres spectateurs plus cinéphiles, aucun doute possible : les deux films sont bien réalisés par le même homme, et s’inscrivent pleinement dans l’œuvre de Guillermo Del Toro.

Car notre mexicain jovial a durant toute sa carrière jonglé entre l’Espagne et Hollywood ; dans les années 1990, après le film de vampires mexicain CRONOS, Del Toro se retrouve dans les griffes de studios hollywoodiens et tente de se dépatouiller dans la production du film d’horreur MIMIC, rendue chaotique par les producteurs de New Line, ce qui transformera l’arrivée du metteur en scène en désillusion totale, et qui rendra ce dernier plus intransigeant auprès des grands studios et des producteurs, les obligeant à se conformer à ses desiderata à chaque long-métrage. Après plusieurs années où plane certainement un certain découragement pour la suite de sa carrière, Del Toro définit pleinement sa filmographie et son état d’esprit à travers ce « diptyque » proposé dans les salles françaises au printemps 2002 ; oui, il est capable de réaliser de beaux films « respectables », une belle et émouvante histoire comme L’ÉCHINE DU DIABLE, puis enchaîner avec un pur blockbuster dans le bon sens du terme : BLADE 2, film « comic book » régressif, ultra spectaculaire, à la mise en scène aux frontières de l’expérimental, mais tout en proposant également le romantisme et l’émotion présents dans L’ÉCHINE DU DIABLE. Oui, BLADE II et EL ESPINAZO DEL DIABLO sont de la même paternité, du même gène cinéphile.

Suite « bigger and louder » du long-métrage de 1998 de Stephen Norrington, ce dernier ayant été un succès modeste en salles mais un hit en vidéo et le précurseur de l’hybridation comic-book/cinéma/animation japonaise pleinement entamée avec MATRIX un an plus tard, BLADE II fait partie de ces rares séquelles respectueuses du film originel mais le supplantant en qualité et en inventivité, à la manière de MAD MAX 2 de George Miller et ALIENS de James Cameron. Le film des Wachowskis est déjà passé par là, avec son mélange des genres, mais BLADE II va pousser plus loin le shaker et proposer un véritable condensé de toutes les marottes de notre sympathique geek mexicain : comic-book de super-héros, japanimation (entre autres Yoshiaki Kawajiri et son NINJA SCROLL https://www.youtube.com/watch?v=rQ4-uxEq4wE), film d’action hongkongais à la John Woo et Tsui Hark, film de monstres ; Del Toro pousse plus loin l’imagerie aperçue dans MATRIX (dont les suites sont alors attendues avec une énorme impatience) et propose un véritable film d’action jouissif, un fantasme de geek biberonné à la culture asiatique et à la BD américaine, alternant morceaux de bravoure exécutés par un Wesley Snipes complètement impliqué dans son personnage, mise en scène à la lisière de l’expérimental tellement le long-métrage est bourré à ras la gueule de plans iconiques et de cadrages totalement immersifs, et rythme absolument infernal, ne laissant pas une minute de son répit à son spectateur.
Bref, BLADE 2 aurait du être avec la trilogie de Sam Raimi du célèbre homme-araignée (le premier volet sort quasi en même temps dans les salles, je vous raconte pas l’AVC que frôle le geek à l’époque !), ce qui définit le cinéma comic-book, le film de super-héros dans les années 2000 et 2010. Malheureusement, si toutes les productions insipides qui les suivront repiquent plus ou moins leurs plans et cadrages, on ne peut pas dire qu’il le faille aussi bien que notre mexicain adoré… Heureusement, la carrière de celui-ci ne fait que démarrer, et le bonhomme enchaîne aussitôt avec un projet dont la gestation remonte à plusieurs années… (https://www.youtube.com/watch?v=VTZB7u3iFaA)

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