Les Braguine d'un côté, Les Kiline de l'autre et Cogitore au milieu...

Avis sur Braguino

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BRAGUINO (16,2) (Clément Cogitore, FRA, 2017, 50min) :

Étonnante chronique du quotidien de deux familles vivant en autarcie, au milieu de la Sibérie orientale, en pleine taïga, à 700km du moindre village. Le réalisateur français Clément Cogitore découvert par le biais du singulier drame fantastique sur la guerre en Afghanistan Ni le ciel ni la terre (2015) revient le long d'une frontière à travers ce moyen métrage en forme de docu-fiction complètement inattendu. D'entrée de jeu l'écran noir ne résonne que de bruits étranges, du chaos va naître la lumière...Le cinéaste pour accéder à cette communauté impossible, embarque sa petite équipe (chef opérateur, traductrice...) dans un périple passant par une expédition en bateau sur le long fleuve Ienisseï, puis en hélicoptère pour atterrir à Braguino. Tenue à l'écart de toute civilisation par le chef de famille Sacha Braguine issu des "Vieux croyants" (orthodoxes dissidents), la famille voit cette arrivée avec des yeux interloqués comme nous autres devant l'apparition prochaine d'extra-terrestres. Le réalisateur installe son dispositif, et le patriarche Sacha nous apprend que le village est scindé en deux par une barrière, une frontière délimitant deux zones avec une autre famille antagoniste qu'il surnomme "les corrompus" (car moins enclin aux rites ancestraux et à l'écosystème) de l'autre côté de la rivière avec qui il ne parle plus car en conflit sur la répartition des terres. Pour narrer cette fable sociologique le cinéaste déploie une superbe mise en scène impressionniste, et nous convie à suivre les pas de ce père de famille entre repas, chasses aux canards où à l'ours dans une lumière crépusculaire, faisant de cette fiction à la lisière du réelle, une vision d'un Eden menacé de destruction à travers ces diverses menaces. Une tragédie grecque à la sauce russe sublimée par une éblouissante photographie qui accompagne un récit mélancolique entre contes de l'enfance, du paradis perdu et bataille de clans ! Une œuvre poétique au montage pertinent qui alterne entre déclarations hallucinées de la haine et la peur de ces "autres" et les moments d'innocences salvatrices des têtes blondes et enfants qui s'amusent ensemble sur une portion d'île, loin des bêtes de la Russie sauvage, animaux et êtres humains...Clément Cogitore saisit avec sa caméra onirique, la beauté sidérante de la nature avec des jeux de lumières somptueux faisant luire une lumière dans l'obscurité ou assombrissant la lumière du jour pour mieux dépeindre, comme un ethnologue, la fin d'un monde. Une ode à la nature accompagnée par la perte de foi en l'humain, constatant de manière effrayante la capacité des êtres humains à s'embourber dans des conflits ancestraux, même au milieu d'un paysage où seule la paix, dans une communion avec la Terre, devrait régner. Venez vous immerger dans ce puissant western existentiel au cœur de Braguino. Surprenant. Tragique. Ambitieux. Fascinant.

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