Solitude urbaine

Avis sur Chungking Express

Avatar Clara_Gamegie
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Je sais qu'un film exerce une profonde influence sur moi quand je pars en pèlerinage sur les lieux de tournage, à la manière d'une dévote envers sa religion préférée : le cinéma. C'est bien ça, le truc avec Chungking Express. C'est qu'au delà du simple film, c'est une œuvre liée à des souvenirs personnels et au voyage.

J'ai découvert ce film grâce à mon amie XinWei qui me l'avait montré un soir après l'école. Il se divise en deux parties : l'une raconte la dépression d'un jeune homme venant de se faire plaquer, et l'autre la rencontre foudroyante et on ne peut plus originale entre un policier et une serveuse.

Je vous l'accorde : la première fois que j'ai vu le film, j'étais sceptique. Je me disais : "XinWei où encore un autre de ses films chelou. Allez courage Clara, t'en as que pour deux heures. Dis rien, souris, fais-lui plaisir, tu l'as bien forcé à voir Le Septième Sceau. Putain mais c'est quoi cette histoire de conserves d'ananas ?" Et effectivement, pendant la première heure, j'étais en mode What the fuck. Mais la première heure est passée et malgré moi, je me suis retrouvé propulsée dans un tourbillon de sentiments auquel je ne m'attendais pas et qui m'a donc d'autant plus choquée. J'ai ri, j'ai pleuré, me prenant d'affection pour cette histoire étrange et en même temps universelle.

Le thème principal de Wong Kar-Wai est la solitude, et plus précisément la solitude urbaine. C'est pas moi qui le dit, c'est XinWei, et gare à celui qui la contredira. Elle pourrait écrire un mémoire sur les films de Wong Kar-Wai.
Tous les personnages de Wong Kar-Wai sont des âmes errantes, à la recherche de ce que Platon décrit dans Le Banquet comme la "partie manquante" de chacun d'entre nous.
C'est ce qui est beau dans son œuvre, ce qui me parle, justement parce que j'habite dans une grande ville où l'on se sent toujours un peu perdu, une personne parmi tant d'autres, sans qu'on sache vraiment où est notre place.

Je me retrouve donc dans le personnage de Tony Leung, cet homme qui navigue parmi la foule sans vraiment reconnaître personne ni être reconnu. La preuve, il n'a même pas de prénom : c'est le flic 663.
Je me reconnais aussi dans le personnage de Faye qui s'accroche à l'amour comme on s'accroche à un radeau en plein océan, dans un geste à la fois beau et désespéré. Je comprends son manque d'affection, son désarroi, sa recherche incessante d'amour pour combler la solitude.
C'est cette relation, celle du flic 663 et de Faye qui inspira tant de cinéastes, dont Jean Pierre Jeunet dans Amélie Poulain. En moins réussi, forcément. N'est pas Wong Kar-Wai qui veut.

Sans oublier Quentin Tarantino, un parmi tant d'autres à s'accroupir devant Chungking Express comme devant un autel (j'exagère, mais c'est limite s'il ne se touche pas en parlant du film), et moi, suite au premier visionnage, j'ai continué de regarder Chungking Express sans XinWei, découvrant à chaque fois plus de choses que la fois précédente.
Chungking Express fait appel aux émotions : le film est centré autour de deux ruptures dévastatrices ayant laissé derrière elles des personnages à la dérive et en attente.
Que ce soit à travers la voix off où dans les flashbacks réunissant Tony Leung et son hôtesse de l'air, il y quelque chose dans Chungking de profondément humain, d'émouvant, auquel tout le monde peut se rattacher. Je sais que certaines personnes ont vu dans les flashbacks de Chungking Express des réminiscences de leurs propres souvenirs amoureux. C'est de toute façon un film mélancolique.

Wong Kar-Wai écrit vite : je dirais même très très vite. C'est sa méthode, certes, mais soyons francs, c'est aussi un génie. Écrire les séquences d'un film aussi complexe que Chungking Express comme ça, la veille des journées de tournage où le matin, tout juste deux heures avant de lancer le premier "Action" : ce n'est pas donné à n'importe qui.

Comment parler de Chungking Express sans mentionner Christopher Doyle, chef-op de huit films de Wong Kar-Wai ? Christopher Doyle est à la photographie ce que Wong Kar-Wai est à la mise en scène : ils sont presque inséparables. Dans le même genre, on pourrait parler de David Lynch et de son alter ego musical Angelo Badalamenti.
Christopher Doyle est considéré comme un des meilleurs chef-op par ses pairs. Les plus grands se tannent de ne pas réussir à reproduire l'atmosphère qu'il parvient à saisir, on ne sait trop comment.
Je pense qu'il est le seul à avoir su capter l'ambiance d'Hong-Kong avec autant de précision, de dextérité, surtout qu'il y vivait à cette époque là. Son appartement a d'ailleurs servi de lieu de tournage, puisque c'est l'appart du flic 663. Il m'en ferait presque oublier le film pour me replonger directement dans les rues que j'ai arpenté et photographié avec passion il y a quelques années.

Un conseil : n'allez jamais aux Chungking Mansions : moi j'y suis allée parce qu'il me manque une case. À peine avais-je pénétré dans le bâtiment que je fus assaillie de part et d'autre de propositions diverses et variées, certaines illégales voire même indécentes. Comme quoi le personnage de Brigitte Lin n'est pas seulement un symbole ou un effet de mise en scène. J'ai apprécié l'expérience, mais j'y suis restée une minute, pas plus. XinWei et moi avons pris nos jambes à notre cou. Pour le courage on repassera.

Il y aurait tant d'autres choses à dire sur ce film (comment oublier le leitmotiv de California Dreamin', qui rythme tout le film) et il est difficile d'être objectif ou concis quand on aborde un de ses films préférés. Chungking Express est une ode à la mélancolie que tout le monde peut comprendre et à laquelle nous pouvons tous nous identifier. Que vous soyez flic, serveur, médecin ou postier, si vous avez aimé, si vous avez connu l'amour et la solitude, alors vous serez conquis par Chungking Express.

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