Cro(crawl)dile

Avis sur Crawl

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LE PITCH

Quand un violent ouragan s'abat sur sa ville natale de Floride, Hayley (Kaya Scodelario) ignore les ordres d'évacuation pour partir à la recherche de son père (Barry Pepper) porté disparu. Elle le retrouve grièvement blessé dans le sous-sol de la maison familiale et réalise qu'ils sont tous les deux menacés par une inondation progressant à une vitesse inquiétante. Alors que s'enclenche une course contre la montre pour fuir l'ouragan en marche, Hayley et son père comprennent que l'inondation est loin d'être la plus terrifiante des menaces qui les guette...

LA CRITIQUE

Quelle bonne surprise de voir enfin un film en 2019 qui offre exactement ce qu'il promet ! Sur le papier, CRAWL n’apparaît certainement pas comme le film le plus séduisant ou complexe de tous les temps, mais il est d'une générosité fort appréciable. Ce succès modeste vient certainement de la joie non dissimulée de l'équipe de tournage qui a œuvré sur ce projet et du savoir-faire de son réalisateur français, Alexandre Aja, l'une des plus importantes figures du « New French Extremism », un courant regroupant les films d'horreur violents et transgressifs français sortis à la fin du 20ème siècle et au début du 21ème siècle. Découvert par le monde entier avec son très éprouvant HAUTE TENSION, Aja a fait ses premiers pas sur le sol américain avec le réussi (et encore plus traumatisant) LA COLLINE A DES YEUX, un « remake » du film d'épouvante culte de Wes Craven, et probablement l'un des rares « remakes » contemporains à la fois décents et utiles.

Quelques faux-pas plus tard (le peu satisfaisant MIRRORS puis le bain de sang décérébré, régressif et outrancier offert par PIRANHA 3D), Aja a tenté d'arpenter d'autres terrains, avec enthousiasme sûrement mais également une indéniable timidité. Sa comédie noire teintée de fantastique qu'est HORNS n'a pas impressionné malgré une réjouissante performance de la part de Daniel Radcliffe, son thriller surnaturel LA 9ème VIE DE LOUIS DRAX a été fraîchement reçu et n'a eu droit qu'à une sortie limitée sur le territoire américain (il a même été directement sorti en VOD en France dans la plus grande discrétion possible), et il a passé plusieurs années à développer en vain une adaptation sur grand écran de COBRA, un célèbre manga « space opératique » japonais.

Afin de regagner son titre de « jeune prodige du cinéma d'horreur », Aja amorce à cette occasion un retour aux sources et s'est allié à un autre metteur en scène « disgracié » et sacrément sous-estimé à qui il doit beaucoup : Sam Raimi, le génie derrière la trilogie EVIL DEAD, DARKMAN, le grandement sous-côté MORT OU VIF et la célébrissime trilogie SPIDER-MAN (trois films qui sont, rappelons-le, les seuls grands films de Spider-man à ce jour avec le cool mais surestimé long métrage d'animation SPIDER-MAN – NEW GENERATION).

Cette collaboration est une évidence tant les deux réalisateurs partagent un certain nombre de points communs et se retrouvent actuellement piégés dans la même impasse artistique : ils ont tous les deux percés avec des films d'horreur financés à moindre coût, ont ainsi fait d'autant plus briller leur inventivité visuelle, ont atteint les cimes de l'industrie du cinéma en une poignée d'années seulement et, après quelques malheureuses incartades à l'extérieur de leur genre de prédilection, se sont retrouvés, sinon « blacklistés », mis de côté par ceux qui dirigent actuellement les grands studios hollywoodiens. Pour Raimi et Aja, CRAWL marque ainsi un retour dans le domaine du film d'horreur diablement divertissant et à petit budget, le genre de « film à concept » qui est le canevas parfait pour des réalisateurs de cet acabit.

Ce qui ravit avec ce CRAWL c'est qu'il ne craint pas son concept aussi amusant que ténu. Le plan d'ouverture du long métrage montre directement l'arrivée imminente de la terrifiante tempête qui va tout ravager sur son passage, et la première attaque d'alligator intervient pendant les vingt premières minutes. Il n'y a pas de flottement ou de détour inutile pendant cette heure et demie très condensée (générique de fin compris). Parce qu'il n'essaye pas d'apparaître comme plus malin que son auditoire, CRAWL refuse de compliquer et de sur-intellectualiser son intrigue simple. Il se contente d'accentuer la dimension mythologique qui est inhérente à son postulat. Aja et ses scénaristes ont notamment compris qu'il n'était pas nécessaire d'incorporer au forceps un sous-texte écologique à cette histoire puisqu'en confrontant ces quelques humains à une horde de crocodiles voraces le film met en scène « de facto » cette idée du rapport conflictuel entre l'homme et son écosystème. Un tel duel souligne inévitablement la vulnérabilité de l'être humain civilisé face à la toute-puissance bestiale et colérique de cette Nature indomptable qui le dépasse.

L'autre grande idée de CRAWL est de souligner l'opposition permanente entre les différents protagonistes et l'environnement dans lequel ils évoluent. Sur le sol, les hommes ont a priori l'avantage (un plan fugace sous-entend d'ailleurs que les crocodiles viendraient d'une « ferme » dans laquelle ils étaient tenus en captivité), mais dès lors qu'un déluge de proportions bibliques s'abat et engloutit une ville entière, les cartes sont rebattues. De cette façon, CRAWL démontre sa parfaite compréhension de ce qui constitue l'essence même de la survie : adapte-toi, ou meurs ! En faisant de son héroïne une nageuse de compétition en devenir, le film renforce cette notion : afin de s'en sortir, Haley doit s'adapter, évoluer, faire qu'un avec cet environnement sans cesse changeant, devenir un « alligator » afin d'être de taille à affronter un véritable crocodile, cesser d'être une proie et agir comme un prédateur.

Certains diront que CRAWL est encore l'un de ces films qui diabolisent une espèce animale en lui conférant un comportement fondamentalement cruel et pervers. Cependant, Aja et son équipe ne prétendent à aucun moment que les alligators de leur film sont représentatifs des véritables alligators qui pullulent dorénavant aux abords des banlieues de Floride (ces derniers sont notamment de taille plus réduite). De même que LES DENTS DE LA MER de Steven Spielberg ne prétendait aucunement que tous les requins étaient des mangeurs d'hommes ou bien que le formidable LE TERRITOIRE DES LOUPS de Joe Carnahan ne faisait jamais sciemment la promotion de l'éradication de cet animal qui hante nos contes immémoriaux. S'ils peuvent se baser sur des faits divers réels, ces films ne sont jamais représentatifs d'une quelconque réalité. Ils se contentent d'appuyer fort efficacement sur cette peur instinctive et ancestrale que nous avons au plus profond de nous, cet héritage primaire de nos ancêtres préhistoriques : la peur d'être dévoré par un carnivore affamé que rien ne peut raisonner.

Dans un crescendo impressionnant qui ne nous laisse que peu de temps pour reprendre notre souffle, CRAWL noie progressivement ses personnages attachants, les noyant doucement et les forçant ainsi non seulement à enterrer la hache de guerre mais aussi et surtout à collaborer afin d'assurer leur survie (de façon principalement cinématographique, et occasionnellement avec l'aide de dialogues et de « flashbacks » brefs, maladroits et superflus). Aja fait lutter ses héros au cœur d'un monde qui a cessé d'être le leur, un monde sur lequel ils ne peuvent presque plus avoir la main. Parfois très brutal et sanglant, parfois assez émouvant, nous maintenant constamment en haleine grâce à des effets spéciaux très convaincants et une ingéniosité visuelle sans cesse surprenante (d'autant plus vu le budget très réduit du long métrage), CRAWL manque peut-être d'une fin plus accrocheuse que le reste, d'un ultime affrontement qui se démarquerait des nombreux assauts précédents par sa violence désespérée.

Néanmoins, malgré sa conclusion aussi abrupte que libératrice, CRAWL paye paradoxalement le prix de son pessimisme larvé. Le résultat est sans appel : il ne brille pas outre mesure au box office et, s'il sera malgré tout une affaire relativement juteuse, peine à faire de l'ombre sur ce plan-là (et ce plan-là uniquement) à ses rivaux moins coûteux produits à la chaîne par Blumhouse. C'est un récit très « fun » et efficace, un « survival » sacrément prenant qui refuse d'employer des artifices éculés afin de terrifier à moindre frais son public, mais si on prend la peine de lire entre les lignes (ou plutôt de regarder entre les plans) on s'aperçoit alors que CRAWL est en fait un avertissement caché, un cri d'alarme qui ne s'étiole pas franchement, même lorsque le calvaire semble avoir enfin pris fin : on ne peut défaire les forces de la Nature, on ne peut que les repousser temporairement, les fuir à travers un monde qui se montre toujours plus hostile envers nous. Sur cette bonne vieille Terre qu'est la nôtre, il semble bien que ce sont les lois de la Nature qui prévalent à nouveau. Et seuls les « prédateurs » survivront.

EN RÉSUMÉ

Une série B généreuse qui ne se prend pas la tête tout en étant intelligemment conçue. Les talents de son metteur en scène sont d'autant plus valorisés par cet exercice de style sanguinolent et poisseux que celui-ci fait preuve d'une maîtrise sadique du suspense et d'une gestion diabolique de l'espace scénique. Une œuvre modeste, simple, efficace, brutale, immersive et occasionnellement perfectible, dotée d'effets spéciaux admirables et ponctuée par des séquences chocs délicieusement percutantes. Un régal !

LIEN :

http://ecranmasque2.over-blog.com/2019/08/crawl.html

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