Ça casse pas des briques !

Avis sur Créatures célestes

Avatar Mike Öpuvty
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Fort du succès d'estime international de Brain Dead, Peter Jackson et sa compagne Fran Walsh s'attaquent à un projet qui en surprendra plus d'un : l'adaptation sur grand écran d'un fait divers Néo-Zelandais des années 50. En effet, pourquoi s'intéresser à la tragique histoire d'amour de deux adolescentes, Pauline et Juliet, qui ont été jusqu'à commettre un meurtre, quand on pourrait sans trop d'efforts devenir le Pape du Gore en accumulant les suites de Brain Dead ?

La réponse ne tarde pas à se faire. Dès les premières minutes, Peter Jackson envoie sa caméra-folle dans les fourrés suivre la course des deux jeunes filles couvertes de sang et hurlant à la mort. Une ouverture tétanisante qui va frapper le film d'un sens de l'inévitable.
Même s'il tourne un drame en costume et en CinemaScope, Peter n'abandonne pas sa mise-en-scène, faite d'autant de coups de poings que de poésie. Les Feebles et Brain Dead comprenaient déjà des élans d'une certaine poésie, mais ancrée dans des récits brutaux. Heavenly Creatures ne comprend qu'un seul coup de poing mais il restera longtemps marqué sur votre ventre.

Aussi Peter peut-il se concentrer sur cette histoire typiquement adolescente, de recherche de soi, de création artistique, de malaises, de maladies et de fantaisie. Ça lui laisse évidemment plus de place pour une poésie débridée que Brain Dead...
Ayant eu accès aux journaux intimes de Pauline, il réussit le pari de mettre en image le Pays imaginaire de Borovnia, avec ses habitants, le Roi Charles, la Reine Deborah, le Prince meurtrier Diello et la Gina, la gitane légère de la jambe... Ces personnages de glaise grandeur nature prennent vie et chantent comme Mario Lanza !
C'est dans ces moments qu'on reconnait le mieux la patte Jackson : cette envie démesurée de fabriquer des images inédites ou impensables et de faire surgir l'émotion par leur seul biais.

Mais cette émotion proviendra du duo d'actrices : Kate Winslet, révélée par ce film, campe à merveille une Juliet érudite, insolente et capricieuse, tandis Melanie Lynskey joue Pauline, dont on sait plus de choses via ses journaux intimes. C'est donc sa voix off qui berce le film et son point de vue qu'on adopte.
On suit son éveil à la sexualité, ses errances et interrogations sur sa propre identité ( Elle commence par jouer Charles et finit en Gina... ) et tous les évènements qui concourent à sa terrible prise de décision d'assassiner sa mère.

Et c'est dans la description de ce quotidien qu'excelle Peter Jackson. Comme il sait qu'il filme un fait divers dont tout le monde en Nouvelle Zélande connait le dénouement, et qu'il en a mis un bref aperçu dans la première bobine, il va démontrer que cette histoire d'amitié et d'amour aurait pu bien tourner, eut-elle été mieux été reçue par les parents.
Le puritanisme et l'incompréhension ont eu raison de cette idylle. Non que la mère de Pauline ait eu ce qu'elle méritait, mais c'est ce qui concoure à faire de la scène finale le coup de poing qu'elle est. Ce sentiment d'inéluctable qui n'aurait jamais du arriver.

La dernière journée d'Honora Rieper, filmée avec une minutie quasi maladive, avec le décompte des heures, les préparatifs des jeunes filles, et l'insouciance des adultes, aboutit à ce qui demeure à ce jour le plus grand moment de cinéma de Peter Jackson : les jeunes filles et leur victime prennent un dernier thé avant d'aller en balade sur un air de Puccini... Aujourd'hui encore je ne puis écouter ce morceau sans frémir. Puis la musique s'achève et le meurtre a lieu dans un silence terrifiant. Peter Jackson parvient à le montrer sans sourciller, sans le rendre glamour ni le justifier, en le juxtaposant avec la séparation des deux filles au sein même de leur univers onirique.

Qualifié par beaucoup de film de la maturité, Heavenly Creatures m'apparait au contraire comme profondément enraciné dans une carrière riche d'une soif inextinguible de filmer le merveilleux comme le réel, et de les entremêler jusqu'à ce qu'ils ne fassent plus qu'un.

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