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Elena par Adobarbu

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Pour ceux qui ont déjà eu l'occasion de se pencher sur Zviaguinstev, on se rappel en tout premier la magnifique scène dont la composition reprenait celle du célèbre tableau de Mantegna. Venait ensuite le souvenir d'un film extrêmement froid à la symbolique extrêmement forte et omniprésente, d'une histoire sociale un peu tordue, et toutes sortes de détails de cet acabit.

C'est pour ces raisons que lorsque l'on m'a proposé d'aller voir Elena entre Senscritiqueurs Lyonnais j'ai bondi sur l'occasion. Zviaguinstev est un cinéaste de talent, on m'avait remarquablement vendu son deuxième film, le bannissement, et qu'en est-il de son troisième, Elena ?

Beaucoup de choses, c'est à l'évidence un film bien trop complexe pour être compris en une seule fois. Comprenons nous bien, l'histoire sur laquelle je reviendrais est relativement simple, mais le langage du film, lui, est remarquablement complexe. Le réalisateur joue beaucoup avec son spectateur, on le sent, et on l'apprécie.

Et ça commence dès la première minute, à laquelle je promets un brillant avenir, car elle est incroyable. Un plan fixe d'une longueur digne du plan d'introduction du Damnation de Bela Tarr, avec pour l'occuper la caméra qui se focalise presque imperceptiblement de plus en plus loin. Beaucoup se demanderons à quoi sert un tel plan, et si ce n'est pas de l'esbroufe. Moi je dis que non. Ce plan fonctionne en fait exactement à la manière d'un Incipit littéraire, des premières lignes d'un livre. C'est un plan que nous adresse directement le réalisateur, qui semble nous dire plusieurs choses. La première, c'est le rythme de son film, qu'il nous donne ainsi, avec l'air de dire « si ça ne vous plaît pas, je ne vous retiens pas ». Mais c'est aussi plus que ça, la façon qu'il a de focaliser ainsi sa caméra de plus en plus loin avec une remarquable adresse fait incontestablement office de démonstration de style. Il nous dit que l'on trouvera dans son film une façon de filmer de cette qualité, à tout moment. A l'image d'un roman qui commence par ses plus belles lignes, ou peu s'en faut, afin de mettre le lecteur directement dans le ton, Zviaguinstev entame son film par une démonstration d'adresse. Ce plan a enfin une troisième signification, cette fois ci typique chez Zviaguinstev et bien d'autres, d'ordre purement symbolique. L'arbre mort, l'oiseau qui vient se poser dessus pour rompre presque violemment ce plan interminable, rien n'est laissé au hasard ici.

Ce plan m'amène sur un autre point remarquable, la construction incroyable du film. Beaucoup d'échos, de jeux de miroirs dans ce film, le plus évident étant l'ouverture et le plan final, identique ou presque au premier plan dont j'ai parlé. Mais ce n'est pas le seul. Plusieurs plans sont repris, avec de légères variations qui semblent nous dire que tout n'est plus comme avant et rien ne le sera plus, comme celui, très expressif, d'Elena se levant de son lit, allant se coiffer, y renonçant au début et y arrivant dans la seconde fois, habillée de blanc (pureté) la première fois et en couleurs la seconde, etc etc. Les correspondances symboliques sont nombreuses, pas toujours faciles à trouver, mais chaque fois si évidentes que l'on sait ne pas se tromper.

La musique, il faut bien que j'en touche un mot. Là encore l'utilisation qu'il en fait est remarquable. Pourquoi un unique thème (et encore, le début), et de Philip Glass ? Le réalisateur utilise la musique avec la plus grande parcimonie (trois fois en tout il me semble, la radio mise à part), comme pour nous dire « Attention, elle a une grande importance. » Oui, reste à savoir laquelle. Pour ma part je pense que c'est un reflet de l'oeuvre du cinéaste, pour commencer. Film que l'on pourrait aisément qualifier de minimaliste, tant par l'ambiance, les décors, l'histoire, et surtout la façon dont elle est filmée. Mais plus que ça, c'est surtout une brillante métaphore du voyage. L'association d'idée n'est pas nouvelle, elle fonctionne très bien, et Zviaguinstev le sait. Et ce n'est pas un hasard si l'on entend le thème de cette symphonie de Glass pour la première fois lorsque Elena prend le train pour aller voir son fils, et lui donner de l'argent volé. Le train est une métaphore universelle du voyage, dès lors on associe la musique au train, et donc au voyage. Il faut dire que la musique s'y prête à merveille, lancinante, semblant imiter le bruit du train en marche. Et chaque fois qu'on la ré-entendra ce sera pour symboliser ou appuyer quelque chose. Je suis tout à fait d'accord avec Spinning-Plates qui dit que Zviaguinstev a été élevé à l'école de Tarkovski, c'est évident, c'est de l'ordre du patrimoine chez eux. Et je pense (en m'avançant un peu, faudrait que je le revois) que le réalisateur fait la même utilisation de la figure musicale que Tarkovski. En l'associant d'abord au train, et au voyage, il créé une figure musicale + visuelle qui a une identité propre. En la ré-utilisant dans des contextes différents, il va à chaque fois lui donner un nouveau sens par l'ajout d'une nouvelle composante (ici image) qui viendra enrichir le sens initial. Ce qui rappel beaucoup l'utilisation que fait Tarkovski de la musique classique dans Stalker, la aussi de manière très parcimonieuse.

Mais assez parlé de la forme, venons-en au fond en lui même. L'histoire est bien ficelée, doucement dérangeante et légèrement surprenante comme toujours avec Zviaguinstev. Mais surtout, elle est bien plus intéressante qu'elle pourrait en avoir l'air au prime abord, sur le papier. Attention, je pourrais me mettre à spoiler un peu, voir beaucoup. Sous des dehors de drame familial assez basique (pour faire simple : une femme re-mariée, qui en vient au pire pour aider ses enfants et petits enfants bons à rien), c'est une réflexion bien plus ample qui vient nourrir le propos principal du film. Encore une fois, la comparaison à la littérature me frappe vraiment. On serait dans roman de réactions, et non pas dans un roman d'actions. Il part d'un postulat de départ, relativement simple, d'une situation familiale comme beaucoup d'autres, puis il va s'intéresser aux réactions des personnages face à ce qui va leur arriver, et dans leur interaction. Comment la femme réagit-elle face à l'infarctus de son mari, à sa faiblesse dévoilée, prête à être exploitée, combinée à son refus d'aider sa progéniture, la chaire de sa chaire, qu'elle sait au fond d'elle vouée à l'échec ? Comment vit-elle son acte ? Zviaguinstev en profite pour nous faire sentir l'argent qui corromps tout, qui détruit les relations, qui amène des gens initialement honnête à mentir, à voler, et même à tuer. Il y a encore plein de choses à moitié dites dans ce film, très souvent sous-entendues, qui permettent de ranger ce film dans la catégorie de ceux auxquels on ne peux s'empêcher de repenser durant les jours qui suivent, et sans doute les semaines même, et loin d'atténuer la qualité de notre première impression, le fait d'y re-songer nous fait de plus en plus prendre conscience de la profondeur de l'objet, et nous donne envie de le revoir.

Il convient enfin de saluer l'anti-putasserie dont fait preuve ce film. Aujourd'hui, les canons esthétiques sont -à mon humble avis- lamentables. Image tremblante, couleurs flachies, métaphores pour collégiens, etc etc. Ici, on assiste au contraire à ce genre de films, très rares, qui me permet de reprendre confiance dans le cinéma à venir, et me dire que tout n'est pas perdu. J'ai toujours été convaincu qu'en Art (que ce soit cinéma, musique, littérature, peinture, et que sais-je encore), un effet de style doit toujours être employé à bon essient, jamais au grand jamais gratuitement (l'horrible Arronofsky est à mon sens l'actuel porte parole de ce cinéma putassier pour pré-ados qui ne sait plus pourquoi on utilise tel effet ou tel autre, si ce n'est pour en mettre plein la vue). Par exemple, pour ceux qui auraient envie de reprocher à ce film une de ses scènes finales, celle ou l'on comprend définitivement que ce vol aurait été en pure perte, que le petit-fils ne fera pas d'études, ou on voit le déchaînement de violence dont il est capable. Très bonne idée d'ailleurs de nous en cacher la raison, de le rendre à nos yeux complètement gratuit et injustifié. Dans cette scène, la caméra tremble, pire, gigote à nous en donner la nausée (vraiment). Alors oui, cet effet est pour moi putassier par définition. Mais pas la, car il vient contraster avec les autres 1h45 du film, ou tout est tellement à l'opposé en ce qui concerne l'esthétique, que l'on s'aperçoit directement que ce n'est qu'une figure de style purement rhétorique, qui vient appuyer le discours de l'action. Une idée superbe.

Ce film réserve encore mille autres surprises, notamment dans la virtuosité de la réalisation, via des cadrages, des mouvements de caméra soignés au possible, une esthétique typiquement Russe dans toute la froideur que cela implique, des allégories fascinantes (le coup du quartier plongé dans l'obscurité alors que la famille parle d'appeler leur fils, cette nouvelle vie, Vladimir par exemple), et bien d'autres merveilles, la plus grande de toutes (si si, croyez moi), est que malgré le rythme volontairement lent du film on ne s'ennuie pas une seconde, en 1h45 je n'ai pas une seule fois regardé l'heure ou en ai même eu l'envie, on est prit dans cette histoire avec une grande justesse, et l'on en ressort tout surpris d'avoir déjà finis. Une toute dernière chose, contrairement à ce que j'ai pu lire, ce film est absolument compréhensible par tout le monde, j'y suis allé avec des gens tout ce qu'il y a de plus non-cinéphiles, qui ont largement apprécié, compris l'histoire, alors n'ayez pas peur.

N'attendez plus, foncez.

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