L'Homme, un freak comme les autres

Avis sur Elephant Man

Avatar Kalopani
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« J'ai vu des mutilations, des malformations du corps de toutes sortes. Mais je n'ai encore jamais vu une malformation et une dégradation aussi totale chez un être humain ». La phrase lâchée par le docteur Frederick Treves, au début de l’histoire, met immédiatement en avant la question qui sera essentielle dans Elephant Man, à savoir celle du regard ! Savons-nous regarder John Merrick ? Savons-nous voir l’homme tel qui l’est ? Savons-nous débusquer nos propres imperfections, notre propre monstruosité ? Ou, à travers les lunettes de l’être civilisé que nous sommes, ne cherche-t-on pas, avant tout, à se donner bonne conscience ?

Cette ambiguïté dans le regard, cette mauvaise vision pathologique qui nous fait voir plus beau que nous sommes, est habilement introduite par Lynch lorsqu’il évoque les origines de Merrick, sa Genèse en quelque sorte. Après le générique, en effet, Elephant Man débute par une série d’images et de sons oniriques. Comme si, pour parler d’une histoire terriblement terre à terre, il fallait passer par l’extraordinaire. Comme si, pour aborder la bizarrerie de l’Homme, David Lynch se devait de prendre à rebours la bizarrerie Eraserhead. Cette séquence inaugurale, de par son montage très saccadé et ses surimpressions, marque en tout cas une rupture. Elle évoque la vie prénatale et la naissance de la « créature » mais surtout, elle constitue, dans l’imaginaire de John, et donc du spectateur, l’explication de sa monstruosité. Deux angles de lecture en découlent. On peut être rationnel, et considérer que la difformité est liée à un accident (le piétinement de sa mère par les éléphants) : John est donc un homme, certes terriblement malchanceux, mais un homme quand même ! Ou on peut, au contraire, laisser libre cours à nos fantasmes et expliquer la monstruosité par le surnaturel (le viol de la mère par l’éléphant) : John n’a alors plus rien d’un homme, c’est un être hybride, un monstre au sens mythologique du terme, au même titre que les Centaures ou les Gorgones. Une séquence qui nous interpelle sur ce que nous considérons comme étant un Monstre, sans nous le dévoiler pour autant. Il faudra attendre 45 minutes pour cela, le temps de construire l’image fantasmée d’une créature entre humanité et animalité. Le temps nécessaire au commun des mortels d’assouvir un voyeurisme malsain tout en le rassurant sur sa propre normalité.

C’est d’ailleurs à notre condition de voyeur que Lynch nous renvoie sans ménagement par son exploitation esthétique des pathologies motrices et physiques de John Merrick. La première représentation de l’homme-éléphant se fait par le truchement de la lumière, d’un rideau et de la voix de Frederick Treves. David Lynch exploite la puissance suggestive de la silhouette montrant un homme cassé et oblique. La suggestion et le symbolisme, qui recèlent d’une force supérieure à la monstration, se fondent sur la difformité du corps, notamment de la colonne vertébrale, véritable vecteur de la souffrance physique de Merrick. Une fois le dévoilement opéré, il nous est impossible de ne pas “voir” l’humain qui s’y cache, la bonté qui émane de ce corps abîmé. C'est à travers cet incessant jeu de contraste, entre l’être et le paraître, que notre humanité est questionnée.

L’intelligence du propos est alors de ne jamais faire croire que l’apparence physique de Merrick puisse ne pas intervenir dans ses rapports aux autres. De phénomène de foire, l’homme va devenir phénomène de société : le monstre savant que le tout-Londres doit avoir rencontré. À son contact, ce sont les rouages de la société dans son ensemble qui se dévoilent. La violence et la jalousie des ivrognes sont aussi claires que les petites manigances de la haute société anglaise qui s’affiche avec ce monstre si bien élevé : les uns comme les autres tirent profit du spectacle de ce corps monstrueux, alimentant un commerce d’apparences, autrement dit de fiction, seule véritable prérogative de l’humanité, de sa grandeur comme de ses plus grandes cruautés. D’ailleurs Merrick n’est pas en reste, partageant la croyance que l’élégance de la noblesse représente ce qu’il y a de plus désirable. La fiction sociale a beau se jouer de lui, la foi que John Merrick prête à ses interlocuteurs et à leur système de valeurs en vient à les confondre, car eux-mêmes prennent conscience de leur supercherie. Une invitation pour le thé demeure une subtile manière de mettre une fois de plus en scène cette étrange créature, mais en n’y voyant qu’une démonstration de courtoisie, Merrick fait preuve envers ses hôtes d’une confiance véritable, sans arrière-pensée, et de ce fait bouleversante. Plus tard dans le film, le plus beau cadeau qui lui est fait consiste à lui permettre d’inverser son rapport à la fiction en l’invitant à prendre place dans un théâtre. Désormais hors du cirque, le voilà spectateur, homme parmi les hommes… mais les applaudissements qui lui sont adressés à la toute fin viennent rappeler qu’il constitue toujours une partie du spectacle.

Comment en sortir ? Comment mettre fin à ces simulacres d’humanité ? En refusant d’être captif du regard de l’autre, nous dit Lynch, en préférant le vrai et l’authentique au factice et à l’apparat. Après avoir été passif et obéissant, s’effaçant docilement derrière sa condition d’objet de foire, de monstre en représentation, ou d’alibi moral pour une élite en quête de rachat bon marché, Merrick décide d’agir et d’être enfin lui-même : le suicide signe sa liberté retrouvée, sa victoire à être un humain à part entière. Comme il le dira lui-même : « Je me suis accompli. »

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