Vie sous péridurale

Avis sur Gloria Mundi

Avatar Charles Dubois
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« Ainsi passe la gloire du monde »

C'est ainsi que pourrait être traduit au mieux le titre de ce film dans lequel Robert Guédiguian observe en effet un monde qui lui semble perdu, un monde de luttes d'antan qui semblent désormais inutiles voire répressives (la grève qu'on oblige à faire alors que les fins de mois sont difficiles), un monde où le capitalisme, des mots du réalisateur, semble avoir définitivement gagné, où celui-ci, et c'est peut-être l'analyse la plus terrible de ce film, retourne par sa mécanique inéluctable les hommes et femmes les uns contre les autres, ce qu'illustre une accumulation de scènes malheureusement communes ; la grève, d'abord, les taxis qui s'en prennent aux Uber, ensuite, ou encore les vendeuses sans le sou qui s'en prennent aux voleuses sans le sou, les directrices de magasins avides qui s'en prennent aux pauvres clients (terrifiante scène où l'on demande à une femme voilée d'ôter son voile pour vérifier son visage et à qui l'on assène, ultime violence, "Vous êtes bien plus jolie ainsi !"), les flics aux chauffeurs de bus qui téléphonent, et où se promènent, situation habituelle mais dont on a tendance à oublier l'anormalité, des groupes de militaires dans nos rues. Au gré de son histoire, Guédiguian glisse sans cesse, çà et là, les indices de ce monde en déperdition qui est le notre, et rappelle ainsi la violence sociale qui s'exerce quotidiennement dans nos rues, nos vies, sous nos yeux.
Tous les uns contre les autres, tous qui ne sommes pas les premiers de cordées, et pourtant dans le même bateau, parfois même dans la même famille, rappelant, notamment par le destin fatal de son final, les tragédies antiques où l'optimisme est vite rattrapé par le fatum effroyable qui va tomber, on le sait bien.

La mise en scène est parfois abusive (sa musique et ses effets opératiques inutiles), mais elle brille souvent par la simplicité de ses constats sincères, ceux d'un réalisateur et de sa clique fidèle d'acteurs, dont ressort l'interprétation d'Ariane Ascaride en femme aimante, travailleuse engagée et mère solide (joliment récompensée à la Mostra de Venise en 2019). Constats dont ressortent la consternation de son auteur, sa déception marquée, celle de voir les espoirs de la gauche portés par ceux et celles de sa génération balayés par des politiques violentes, espoirs que n'incarne même plus la naissance d'un nouvel être pur, dont l'apparition inaugurale prophétique se renverse rapidement en fardeau de plus dans une vie misérable, une vie où l'on se voit soi-même et se reproche d'être un "moins que rien".

Le désespoir global et morne, lancinant, du film est parfois sauvé par les mots poétiques d'un impérial Gérard Meylan, et l'ironie mordante mais criante de vérité d'un Darroussin qui embrasse avec jubilation et flegme les saillies véritablement drôles et acides du texte de Guédiguian.
Désespoir et espoirs mêlés que porte en elle la ville de Marseille, décor ultime de la carrière de son auteur et finalement son actrice la plus fidèle, dont est filmé ici la froideur du quartier d'affaires, celui où sont guidés les touristes, loin des migrants et de leurs tentes qui envahissent désormais les quais du Vieux Port.
Une Marseille toujours aussi belle mais meurtrie, abandonnée, et, comme dira le personnage de Daniel, même 30 ans plus tard, "toujours aussi pourri(e)."

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