Premier grand film de Jacques Becker

Avis sur Goupi mains rouges

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Le premier vrai film de Jacques Becker, dont on ne dira jamais assez comment la trop courte carrière fut intense, et parsemée de tant de films admirables, commence par ce coup d’éclat : dans la France d’avant-guerre (le film est de 1943, mais ne présente aucune allusion à la situation), un quasi huis-clos campagnard marqué moins par la sophistication de l’intrigue que par l’extraordinaire caractérisation des personnages.

Évidemment, pour ceux qui tiennent Matrix pour le paradigme de la modernité cinématographique, une histoire campagnarde avec des secrets, des haines recuites, des stratégies avaricieuses, ça sent un peu son siècle passé, sa désuétude, sa vieillerie. Pourtant quelle force, quelle permanence dans ce capharnaüm de personnalités, de tempéraments, de trognes qui ne pourraient pas ne pas vivre ensemble, mais dont l’existence est un perpétuel caravansérail d’espionnage, de suspicions, de médisances, de jalousies !

Pierre Véry, qui est l’auteur du récit adapté par Becker est un romancier solide, dont bon nombre d’histoires ont été excellemment adaptées par le cinéma des années Trente et Quarante : Les disparus de Saint-Agil et L’Assassinat du Père Noël de Christian-Jaque, Le pays sans étoile et Martin Roumagnac de Georges Lacombe ou Les anciens de Saint-Loup de Georges Lampin : des histoires pleines de péripéties, quelquefois un peu naïves, enrichies d’une intrigue policière assez simple (rien à voir avec du Japrisot !), mais très plaisantes à suivre et très fertiles en scènes de genre.

Goupi mains rouges, c’est d’abord une sorte de reportage sur la famille-clan, telle qu’elle existait encore abondamment dans bien des régions françaises à l’époque, une famille où on entre en adoptant ses habitudes, ses traditions, ses tics, ses intérêts et où la valeur la plus reconnue est la parfaite conformité à la perpétuation et à l’enrichissement du clan ; qu’on se déteste par ailleurs, qu’on ait des envies, des apparences, des aspirations, des mœurs différentes les uns des autres n’a pas en soi d’importance : on est du clan avant tout !

Ce qui donne – excellente intuition de Véry – ces surnoms de Goupi-quelque chose qui, à la fois caractérisent étroitement et fidèlement la personnalité de chacun mais aussi placent tous dans le même creuset tribal : (Mains-rouges, le braconnier, Tonkin, l’ancien colonial revenu fou d’Indochine, La Loi, ancien gendarme, Muguet, la jeune fille, L’Empereur, le patriarche, et ces surnoms qui parlent d’eux-mêmes : Cancan, Mes-sous, Tisane… Sans parler des serviteurs, encore vassaux des suzerains qui leur prennent leur identité : Marie-des-Goupi, Jean-des Goupi

Aussi quand Goupi-Monsieur, qui vient de la ville sans savoir qu’on l’a affublé de ce sobriquet-là, découvre le clan et ses étranges pratiques, et notamment qu’on a déjà organisé son mariage avec Muguet, est-il assez perplexe, d’autant qu’il est bien moins Monsieur, comme il l’a prétendu dans ses lettres, que Calicot, comme on l’aurait appelé chez Zola.

L’étude est quasi ethnographique, mais elle est portée par de magnifiques acteurs, de Fernand Ledoux, rude et subtil Mains-rouges à Germaine Kerjean, si brutale Tisane que son ardeur à manier le fouet sur les épaules de Jean-des-Goupi (Albert Rémy) lui vaudra que Duvivier lui demandera de faire de même dans Voici le temps des assassins où elle tuera les poules à la chambrière !

Et puis, naturellement, Tonkin, un des plus beaux rôles où l’halluciné Robert Le Vigan qui savait mettre dans toutes ses interprétations le grain de démesure qu’on lui demandait (admirable dans le rôle du peintre de Quai des brumes qui, quand il peint un nageur, voit déjà un noyé) atteint là une dimension presque cosmique.

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