Résurgences mélancoliques sur les cimes d’une ville noire

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Au-delà de la nuit et plus loin que la mort, quand se mettent en forme des tensions familiales, amoureuses, professionnelles, il existe une ville noire et crépusculaire où l'on voit s'affronter deux monuments du septième art dont la rivalité possède ce luxe rare et inouï de provoquer des merveilles d’interprétations à l’écran (allant jusqu’au paroxysme de leur carrière), le tout dans ce qui ressemble également à une grande parade humaine.

A l’origine de cette prouesse, le téléfilm L.A Takedown, qui pourrait passer pour un exercice au stade embryonnaire.

En recherchant ce qui semble être des antagonismes de surface, Michael Mann trouve des similarités évidentes entre ceux qui cassent (les gangsters) et ceux qui traquent (la police), sans toutefois nier l’existence de vrais salauds. Le récit possède des complexités chorales avec ses finesses d’écritures remarquables : goût du détail de chaque personnage, avec mise en avant de leurs états d’âmes, de leurs échecs, de leurs objectifs, de leurs craintes, de leurs espoirs... C’est du haut de son casting haut de gamme, ainsi que de sa mise en scène qui ressemble à de la haute couture, que le réalisateur déploie à sa façon les grands thèmes du film de gangster.

Avec ses travellings lents sur les écarts citadins, son étalonnage bleu profond, son orchestre de guitares électriques (Elliot Goldenthal, très inspiré), c’est une partie du cœur de Los Angeles qui bat à travers ses artères, là où des vies se croisent comme des fantômes qui n’ont parfois plus rien à perdre.

C’est d’abord le jeu d’Al Pacino, sidérant, proche d’un acteur de pantomime. Ses gestes, ses postures et ses hochements irrités, sa manière de pointer du doigt pour mieux se retrouver dans l’espace, ses pulsions soudaines, son regard acéré et coupant, relèvent autant du théâtre que de la pure cinégénie. Il ne vit que pour traquer sa proie afin de mieux fuir une relation amoureuse qui se profile à l’horizon comme un échec, après plusieurs mariages ratés. Sa relation avec Nathalie Portman est authentiquement touchante : jouant sa belle-fille, égarée, perdue, en mal de paternité, l’actrice nous expose la version suicidaire et accablée de Mathilda dans le film Léon.

Plus posé et méthodique, De Niro est un chef de clan au sang-froid imparable, technicien hors pair quand il s’agit de former une équipe et monter un de ses coups. C’est dans sa grande capacité d’écoute qu’il attirera une femme dans sa toile, au risque de se perdre. Car Michael Mann n’oublie jamais les relations compliquées existant entre vie privée et destin professionnel, légal ou illégal, ce qui engendrera des états de crises, des peurs, ou des attentes trépidantes.

C’est un point commun à la plupart des personnages, comme cet ancien prisonnier qui retombera dans la délinquance après avoir pourtant aimé une femme qui croyait en ses capacités à trouver un renouveau. De manière similaire, l’excellent Val Kilmer subira les crises d’une femme infidèle et dépassée par les événements.

Les rôles féminins sont, pour un film de gangster, irréprochables.

Puis vient ce face à face attendu entre les deux acteurs ; la fameuse scène dite « du restaurant », dans un retournement champ-contrechamp où chaque mimique semble avoir été choisie avec la plus extrême des vigilances, un choix pertinent qui permet d’apporter un peu de désinvolture à une chasse à l’homme qui pourrait, sans cette astuce, tomber dans les clichés du genre.

Dans cet agencement formaliste, on n’échappera pas à la scène de braquage avec son rythme entêtant et sa fusillade urbaine, où chaque tir donne l’impression de déchirer l’espace dans un jeu de maestria évident, où Pacino tentera d’être la maîtrise de la situation à travers une atmosphère irrespirable.

Mais les âmes ne pourront que s’étioler car il n’y aura pas d’issue facile : la mort, la fuite, la perte d’un proche... Tous devront gérer l’ingérable après une montée en puissance de presque 3 heures.

C’est sous les notes magnifiques de piano enchevêtrées de « God moving over the face of the water » (Moby, au sommet de son art), que le destin de ces deux acteurs principaux, ces deux emblèmes, se bouclera dans un souffle ultime, aussi épique et mélancolique que juste et poignant.

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