Un face à face de légende

Avis sur Heat

Avatar Chris Tophe
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En 1989, Michael Mann réalisait pour la chaîne NBC le téléfilm L.A Takedown. Un projet initié par la rencontre entre le réalisateur et Chuck Adamson, un policier de Chicago qui dans les années 60 s'était entretenu en face-à-face avec Neil McCauley, le truand qu'il poursuivait. À cause du format imposé par la télévision, le cinéaste a amputé son scénario, passant de 180 pages à 110 seulement. Six ans plus tard, Michael Mann sortait la nouvelle version de son film pour le cinéma et ainsi réalisait l'œuvre qu'il avait en tête dès le départ. Un bijou en diamant brut intitulé : Heat.

La ville de lumière

Comme souvent dans la filmographie de Michael Mann, l’intrigue se déroule à Los Angeles, Heat ne faisant pas exception à la règle. Dans le film, le metteur en scène démontre la dichotomie de la cité des anges entre sa beauté lumineuse et architecturale et la violence sanglante sous-jacente qui la constitue. Les superbes travellings lors des séquences nocturnes en hélicoptère qui surplombe la métropole ou la scène durant laquelle Neil et Eady contemplent la ville de lumière sont en contraste avec les braquages, les meurtres et les fusillades qui parsèment le film. Le plan qui concentre l'aspect esthétique et brutal de Los Angeles se trouve lorsque Vincent Hanna découvre le cadavre d'une prostituée avec en toile de fond les immeubles éclairés. Lors de ce passage, la lumière et les ténèbres ne font plus qu'un.

Los Angeles peut-être vu symboliquement comme une jungle urbaine, un lieu ou des prédateurs tels que Vincent Hanna et Neil McCauley vont déployer leurs talents, l'un pour arrêter les criminels, l'autre pour commettre ses méfaits.
Une jungle : un terme qui prend tout son sens lors de la scène de la fusillade en plein centre ville, une véritable guérilla dans laquelle s’entretuent les flics et les braqueurs de banque. Pour cette séquence, Michael Mann pousse le réalisme à son paroxysme. Le cinéaste fit appel à un conseiller technique ayant appartenu aux forces spéciales durant la guerre du Golfe pour chorégraphier les déplacements et les gestes des acteurs. Le son a également une importance capitale. Le réalisateur poussant le perfectionnisme jusqu'au-boutisme, a enregistré chaque son provenant d'une arme, de la pression de la détente jusqu'au coup de feu. Pour pleinement apprécier le réalisme du travail sonore, il n'a pas été ajouté de musique de fond en postproduction. Les 12 minutes qui composent l'entrée dans la banque jusqu'à la fin de l'assaut représentent l'un des moments les plus immersifs du cinéma.

La nuit du chasseur

Dans l'œuvre de Michael Mann, il y a une ambiance particulièrement mélancolique qui englobe ses récits. Le cinéaste s'attache énormément à la dimension humaine de ses personnages notamment par le biais de leurs romances afin de leur donner de la consistance. Souvent, la vie personnelle et professionnelle des protagonistes s'entrecroisent.
Dans Heat, cela ajoute un effet miroir entre les gangsters et les policiers. C'est à travers les histoires d'amour que la tragédie de ses films prend toute son ampleur, celles-ci s'avèrent la plupart du temps éphémères à cause d'un destin inévitable. La femme prend une place importante, étant la source d'un désir de changement ainsi qu'à l'origine d'un dilemme moral pour le personnage masculin : celui de renoncer à sa vraie nature pour vivre la vie tant convoitée. Dans le film, nous suivons quatre couples, flic comme voyou, aucun n'échappe à la gestion chaotique de leurs vies sentimentales.

Un effet miroir qui se retrouve dans la nature profonde de Vincent et Neal. Tous deux faisant parti d'une espèce à part, se distinguant du commun des mortels. L'un et l'autre agissent comme des prédateurs nocturnes ou l'instinct animal est prédominant. Un sixième sens mis en évidence dans le cadre du cambriolage d'un entrepôt de métaux ou l'instinct de Neal est en alerte, sentant l'odeur d'un autre prédateur. Le champ-contre-champ renforçant l'impression que le gangster et le flic se fixent directement comme s’ils étaient dans la même pièce. Lors d'une filature dans laquelle Vincent et ses hommes photographient Neal et son équipe à la sortie d'un restaurant renvoi à quelques scènes plus tard ou cette fois les rôles s'inversent, la proie piège son poursuivant pour avoir des renseignements sur lui. Michael Mann met régulièrement en exergue cette similitude entre les deux personnages pour petit à petit faire tomber les barrières légales qui les séparent. Le Yin et le Yang peuvent être la symbolique représentative de Heat, deux chasseurs solitaires que tout oppose de part leurs fonctions, mais qui du reste ne font qu'un.

Pacino / De Niro regards croisés

Al Pacino et Robert De Niro ont choisi deux styles radicalement différents pour interpréter Vincent et Neal. Un choix judicieux pour montrer leur apparente opposition. Une différence qui sera accentuée par la colorimétrie. Le rouge pour Vincent, couleur qui marque son explosivité, le bleu est attribué à Neal, synonyme de calme

À l'image de son personnage, De Niro opte pour une interprétation centrée sur une totale sobriété. C'est uniquement le visage qui s'exprime, cependant de manière très subtile, ne laissant presque rien transparaître. Seuls les yeux et des mouvements de lèvre peuvent par moment être expressifs pour marquer une émotion. Neal étant un braqueur méthodique et précis, De Niro retranscrit cette caractéristique en ayant constamment une économie au niveau de la gestuelle et de la parole. Le moindre mot ou mouvement doivent être utile, les dialogues sont dits avec un ton très calme et beaucoup d'autorité.

Vincent étant un flic hyper actif, constamment à l'affût, prêt à traquer sa proie, Pacino décide de jouer sur un registre excessif (une scène coupée au montage montrait qu'il prenait de la cocaïne.). L'acteur mâche presque tout le temps un chewing-gum de manière à retranscrire cette constante activité. Les gestes sont amples, n'hésitant jamais à mettre en avant sa puissance vocale, son regard et son jeu de main. Ses gestes manuels lui servent à accentuer ses émotions, s'exprimer sans avoir recours à la parole ou donner une musicalité et un rythme à ses dialogues en claquant des doigts.

Bien que les performances soient opposées durant tout le film, celles-ci se réajustent dans la scène mythique du coffee shop. À ce moment-là, Pacino joue exactement sur la même partition que De Niro en respectant le scénario à la lettre sans avoir répété au préalable. Ce choix d'acting permet de mettre en avant le fait que ces deux personnages ne sont finalement que les deux facettes d'une même pièce. La position du corps, les mouvements de tête, les expressions subtiles du visage (léger sourire qu'ils se renvoient, constant balayage latéral du regard) sont utilisées dans le but de montrer leur ressemblance.

En termes de mise en scène, la logistique est la suivante : deux caméras filment simultanément afin de ne rien perdre de ce qui est à ce jour considéré comme l'un des moments les plus intenses du cinéma, le charisme des acteurs transpire sur tous les pores de la pellicule.
La réalisation s'efface au profit d'un champ-contre-champ afin de laisser toute la place aux deux stars. Un choix de réalisation qui n'est pas anodin puisqu'il retranscrit une fois de plus l'effet miroir que ce renvoi les personnages. Durant cet instant qui marque une pause dans le film, un moment hors du temps, le bien et le mal n'existent plus. Les masques du flic et du gangster tombent pour ne laisser place qu'à deux hommes, se dévoilant leurs vies et leurs tourments. Cette scène d’une durée de 6 minutes est centrale pour la suite du film, car si l'on perçoit un respect mutuel, ils n'en restent pas moins ennemi. Les enjeux pour la suite sont définis à ce moment-là.

Pour Finir…

Par bien des aspects, Heat est une œuvre unique en son genre. Son aisance à alterner le polar, le drame et le film d'action permet à Michael Mann de mettre tout le talent et la précision de sa mise en scène afin de parvenir à un réalisme et une immersion rarement atteinte. L'écriture des personnages (principaux comme secondaires) apporte une profondeur psychologique permettant de leur donner de l'épaisseur et un passif à chacun d'entre eux et ainsi éviter de les limiter à leur simple fonction. La qualité d'interprétation de toute la distribution est de premier ordre. La musique de Moby accentue parfaitement l'ambiance urbaine nocturne. Le morceau final rempli le spectateur d'émotion à l'image de cette poignée de main dans un ultime plan de toute beauté. La présence d'Al Pacino et Robert De Niro, se donnant la réplique pour la première fois, renvoi à un fantasme, un moment magique et unique pour tout amateur de cinéma. Toutes ces raisons font de Heat un chef-d'œuvre intemporel, inégalable, indétrônable et accessoirement mon film préféré pour l'éternité.

Pour en savoir plus sur Heat (anecdotes ou témoignage) c'est par ici :
Looking for Al: le Parrain Shakespearien

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