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Honeyland par JanSeddon

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LE PITCH

Hatidze est l'une des dernières personnes à récolter le miel de manière traditionnelle, dans les montagnes désertiques de Macédoine. Sans aucune protection et avec passion, elle communie avec les abeilles. Elle prélève uniquement le miel nécessaire pour gagner modestement sa vie et veille à toujours en laisser la moitié à ses abeilles. L'arrivée d'une famille de fermiers nomades qui vient s'installer dans son village déserté bouleverse ce fragile équilibre entre l'Homme et la nature...

LA CRITIQUE

La pandémie de COVID-19 continue de ravager le cinéma et son parc d’exploitation traditionnel, et l’arrivée tant espérée du TENET de Christopher Nolan n'a pas réussi à redresser la situation puisqu’il est devenu – bien malgré lui – la preuve que les grands studios attendaient pour changer officiellement de paradigme. Certes, le film a désormais dépassé la barre des 250 millions de dollars au box-office international ce qui, compte-tenu de la situation, reste un exploit notable. Mais lorsque l’on sait que 60% des recettes seulement iront dans la poche de la Warner et que film était doté d'un budget de 220 millions de dollars (auxquels s’ajoutent une centaine de millions de dollars déboursés pour le « marketing »), l’affaire peut difficilement être qualifiée de « rentable » malgré la faible concurrence en salles jusqu'à la mi-novembre.

Car malgré les casseroles que le MULAN de Disney traîne derrière lui (soutien de l’actrice principale envers les forces de police lors des manifestations de Hong Kong, lien de la production avec les autorités de la province de Xinjiang où se déroule depuis plusieurs années le génocide culturel des Ouïghours, réception publique et critique assez mitigée, choix scénaristiques douteux faisant de Mulan l’Elue d’une prophétie…), certaines rumeurs rapportent que le film aurait engrangé en neuf jours pas moins de 240 millions de dollars de bénéfice net grâce à son exploitation sur la plateforme Disney+. Pire, l’échec humiliant que le film de Niki Caro vient d’essuyer sur le territoire chinois où il est exploité en salles viendrait presque soutenir le choix de Disney - même si les piteux chiffres viennent surtout du boycott du long métrage par les pro-Hong Kong et par la grossièreté de cet hommage américanisé envers une culture chinoise millénaire devant laquelle Hollywood courbe servilement l’échine (et il est à noter qu’en parallèle la fresque ultra-nationaliste THE EIGHT HUNDRED a récolté en une poignée de semaines quelques 340 millions de dollars en salles sur le sol chinois, prouvant ainsi que la peur du COVID-19 n’était pas forcément suffisante pour faire fuir le public quand il est motivé).

Il est encore trop tôt pour déterminer si inaugurer le retour de ce cinéma hollywoodien si « vital » pour la survie des salles dans le monde entier avec un film aussi froid et polarisant que TENET n’était pas au final une mauvaise idée, au-delà du symbole fort qu’il représentait (une double anomalie en étant à la fois un film d’auteur hypertrophié et un « blockbuster » original détaché de toute franchise). Quand on sait à quel point le public contemporain se réfugie instinctivement dans la nostalgie et les valeurs sûres, est-ce qu’un film « franchisé » n’était pas préférable et n’aurait pas incité davantage les spectateurs de tous les âges à retourner au cinéma ? Est-ce que le prochain James Bond n’est pas plus rassembleur par exemple ? Car c’est sans doute MOURIR PEUT ATTENDRE, le prochain « blockbuster » de 2020 - et à vrai dire, le dernier puisque tous ont été décalés en catastrophe en 2021 après le succès mitigé de TENET - qui sera finalement cette œuvre messianique destinée à trancher cette interrogation sur la survie des salles de cinéma en tant que lieux populaires et financièrement accessibles. Car si, malgré ces soixante ans de succès ininterrompu, James Bond ne parvient pas à les sauver, qui pourra alors prétendre pouvoir faire mieux que lui ?

Dans les pays anglophones, et en tout particulier les Etats-Unis, le changement de paradigme semble malheureusement d’ores et déjà acté. Aussi la France a peut-être une carte à jouer, et notamment la France, ce pays dans lequel la salle de cinéma reste un lieu « religieux » et où le téléchargement illégal est paradoxalement si galopant que les services de streaming peineraient à devenir la norme même si on l'imposait (pour preuve, Disney + a refusé de nous proposer son MULAN). Et en attendant de se sevrer de ce cinéma américain qui risque d’avoir majoritairement déserté les salles d'ici la fin de la décennie pour noyer l'ensemble de sa production dans les profondeurs indiscernables des services de SVOD, un sevrage qui permettra peut-être un nouvel essor d’un cinéma européen (ou en tout cas français) qui reprendrait une place que Hollywood lui avait pris après la Seconde Guerre mondiale et qui se révèlerait économiquement autonome et stable sur un terrain « localisé », des films plus petits mais non moins passionnants bénéficient de l’absence de ce rouleur-compresseur médiatique pour exister davantage dans les salles.

C’est notamment le cas de HONEYLAND, un documentaire fascinant qui arrive à point nommé puisque, par le biais de l’apiculture, il met justement en exergue cette opposition entre deux systèmes de production et de consommation qui fait rage depuis des décennies et dont la pandémie pourrait faire basculer l’issue : d'un côté, une production de masse associée à une consommation illimitée, mondiale et carnassière ; de l'autre, une production mesurée et localisée permettant une forme « d’auto-suffisance ». Et c’est en abordant cet angle que HONEYLAND s’impose comme une œuvre profondément lucide et intelligemment symbolique. Car loin de se contenter d’être un pamphlet écologique sur la nécessaire survie de ces merveilleuses abeilles dont on ne cesse de louer les mérites, ce documentaire macédonien cherche avant tout à s'imposer comme une fable aux accents délicieusement mythologiques et tristement prophétiques, utilisant le cadre bucolique d’un village lointain et les interactions d’une poignée de personnages pour parler plus largement du fonctionnement de la société des Hommes et de notre rapport au monde dans lequel nous vivons.

Auréolé de deux nominations lors de la précédente cérémonie des Oscars, et après avoir fait sensation dans divers festivals, HONEYLAND est enfin visible sur quelques écrans français et, à la lumière des évènements qui se sont déroulés depuis, son acuité n'en apparaît que plus grande. Sa première grande force, c’est le refus d’utiliser les outils de narration relatifs aux documentaires académiques : pas de voix-off, quasiment pas de musique, pas d’interview. Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov développent leur récit de manière chronologique, laissant tranquillement les évènements se dérouler pour les mener vers une issue qu’on aurait pu croire « scriptée » si elle n’était malheureusement pas si logique. Sachant sélectionner les images et les interactions essentielles au milieu de ces centaines d’heures enregistrées au cours de trois longues années, les deux réalisateurs font preuve d’une économie de moyen époustouflante et manient l’ellipse avec une incroyable dextérité, faisant de HONEYLAND un film vigoureusement évocateur qui propose de jolis moments contemplatifs tout en allant toujours directement à l’essentiel.

Est-ce le cadre du désert macédonien qui participe inconsciemment à cet effet, ce haut-lieu de l’Antiquité et l’un des berceaux des bienfaits et des travers de la « civilisation moderne » ? Il n’y a point de ruines antiques pourtant à l’écran, mais néanmoins les paysages où se déroule l’action renforcent la dimension pastorale de HONEYLAND, allant jusqu’à faire ressembler le film à une fable ancestrale intemporelle. Toute cette dimension est sciemment élaborée par les deux réalisateurs qui atténuent, voire écartent sciemment, la plupart des interférences de la modernité. A l’exception d’une scène qui prend place dans une grande métropole (celle-ci étant représentée comme « la ville » en opposition à « la campagne », une confrontation qui avait déjà cours deux mille ans plus tôt), l’ensemble du documentaire se situe autour de ce vieux village où rien ne passe et où ne capte pas grand-chose. C’est une bulle temporelle qui semble comme immunisée à l’avancée frénétique et au brouhaha insistant du monde contemporain.

Outre cette narration fondamentalement cinématographique qui évite soigneusement le moindre procédé télévisuel pour faire passer une émotion ou une information, HONEYLAND trouve sa force dans son décorticage d'un petit groupe d'individus et de la lutte idéologique qui les divise. Cette opposition est concrétisée par la façon dont deux apiculteurs vont s'entraider d'abord, se défier ensuite, se télescoper surtout. D'un côté il y a Hatidze, seule avec sa mère diminuée, dotée d'un savoir et d'une expertise ancestrale qu'elle défend farouchement depuis son village où elle semble être le dernier habitant. Elle est le dernier bastion défendant une philosophie de vie et un code de déontologie qui vont à l'encontre de la pensée capitaliste d'aujourd'hui, notamment en faisant passer l'équilibre de la Nature (et donc celui du collectif) avant l'enrichissement individuel et exponentiel. En face d'elle, une famille bruyante et très nombreuse, un couple de paysans itinérants qui viennent brusquement s'installer dans les parages avec leurs enfants. Ils cumulent les élevages avec l'aide de leur progéniture et cherchent rapidement une grande rentabilité, même si pour cela ils doivent cumuler les activités (quitte à toutes les entreprendre de travers) et faire fi de toute considération écologique ou éthologique.

Malgré la binarité de la bataille qui se livre, HONEYLAND a l'honnêteté de montrer que chaque parti a ses raisons d'agir ainsi. Si le film ne les ménage pas (les traitements qu'ils infligent à leur bétail n'est pas caché et donnent lieu à des scènes parfois assez difficiles à regarder), la famille de nomades fait face à une pression financière d'autant plus grande que les parents doivent nourrir leurs enfants et affronter un quotidien rudement austère. Le père est également écrasé par la pression de son grossiste qui l'incite à sauter les étapes le plus rapidement possible afin d'augmenter les profits. Responsable de toute une flopée de bambins, le patriarche peut difficilement rechigner à suivre cette voie, là où Hatidze n'a qu'une seule bouche en plus à nourrir et peut se permettre de vivre plus « chichement ». Toutefois, le film se rallie clairement à la cause de cette dernière et montre sans fard que les erreurs et les égarements moraux de la famille nomade sont les résultats d'une incompréhension du milieu qu'ils envahissent et surexploitent, et que l'échec de leur entreprise est fondamentalement inévitable.

Il y a bien un espoir qui subsiste par la présence d'un enfant un peu à part, qui s'oppose aux ordres sévères de son père afin de suivre les enseignements de Hatidze. Mais malgré cette touche un peu lumineuse (les scènes entre l'apicultrice et l'enfant sont parmi les plus touchantes du long métrage), le constat final de HONEYLAND reste amer, si ce n'est carrément pessimiste : des êtres comme Hatidze se font de plus en plus rares, se retrouvent seuls et sont condamnés à disparaître petit-à-petit. Bientôt, plus personne ne tiendra tête à ces êtres humains déraisonnés afin de leur rappeler les liens étroits qu'unissaient nos ancêtres lointains avec cet écosystème aussi essentiel qu'impitoyable et fragile. Certes, une forme de justice céleste - ou disons plutôt un retour de bâton inéluctable - semble toutefois prévaloir à la fin puisque que la famille de nomades paiera cher le peu d'égard qu'elle aura eu envers cette Nature qu'elle n'a pas compris ni respecté. Mais c'est une bien maigre satisfaction quand on constate les dégâts infligés par tant d'inconséquences et les longues cicatrisations que cela va nécessiter afin que les choses retrouvent leur équilibre.

Et c'est par cette conclusion inquiète que le film résonne le plus avec l'actualité. Par cette métaphore judicieuse entre deux manières de vivre, de produire et de consommer, HONEYLAND nous met face aux limites de notre système qui est calqué sur cette quête d'une productivité massive et exponentielle poursuivie par la famille d'éleveurs. Des deux modèles, seul celui de Hatidza est à même de perdurer, là où celui de ses voisins est par avance condamné par sa gloutonnerie et son inconséquence prétentieuse. Cela devrait nous rassurer mais ce que démontre également le film c'est que, malgré la catastrophe évidente qui les attend, les fidèles au modèle capitaliste préféreront emporter avec eux les porte-étendards d'un autre système et d'une autre philosophie plutôt que de tenter de s'adapter et de changer. Mais le modèle capitaliste a beau être condamné, il ne tient qu'à nous de veiller à ce que ses sbires n’entraînent pas tous les autres dans leur chute. Et cela s'applique autant au domaine de l'apiculture qu'au monde du cinéma.

EN RÉSUMÉ

Un documentaire somptueux qui prend la forme d’une fable antique aux résonances terriblement contemporaines. Outre sa dimension écologiste imposée par son sujet, le film se révèle très lucide sur son constat final et maîtrise de bout en bout sa métaphore sociale. En partant d’une opposition apparemment anodine entre deux façons de cultiver et de produire dans le milieu de l’apiculture, HONEYLAND nous parle en fait du crépuscule de notre monde et des tragiques limites que le système capitaliste vient d’atteindre avec l’irruption de la pandémie de COVID-19.

LIEN :

http://ecranmasque2.over-blog.com/2020/09/honeyland.html

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