La justice pour les autres

Avis sur Justice est faite

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Justice est faite est une chronique judiciaire des plus inhabituelles. André Cayatte n'a pas voulu nous montrer de joutes oratoires entre avocats ni de reconstitution criminelle, comme on le fait habituellement dans ce qui constituerait presque un « genre ». Le réalisateur a mené une véritable réflexion sur l'acte de juger : par la chronique sociale, il a déployé tout un discours critique. Dans ce film, on s'intéresse peu à l'accusée, ou à l'affaire en elle-même. On n'entend presque jamais les avocats plaidoyer. Tout le film est axé sur les jurés.

Plus que jamais, ce n'est pas un acte qu'on juge, mais une personne. Elsa est accusée du meurtre de son amant, qui était mourant et qu'elle a euthanasié. Malgré cela, ce n'est pas l'euthanasie qui est en question mais la probité de l'accusée. Cayatte rentre dans le vif du sujet dès les premiers instants et nous montre pourquoi l'accusée dérange les éléments les plus réactionnaires du jury ; elle est une femme libre, évoluant en dehors du mariage, c'est une intellectuelle athée, froide, et fille d'immigrés de l'est. Le procès en « immoralité » et en déviance se lit jusque dans les déclarations piquantes du juge, cette figure suprême de l'autorité impartiale, pourtant dès le départ très hostile à l'égard de l'accusée. Tous les dépositaires de l'autorité sont convoqués à la barre pour mettre leur expertise au service de leurs convictions :

« Le législateur et le moraliste chrétien sont d'accord avec le médecin pour condamner l'euthanasie ».

La grande qualité du film, c'est l'intelligence de son parti-pris : en se focalisant entièrement sur les jurés, Cayatte, réalisateur-scénariste, réalise l'autopsie d'une décision collective. Justice est faite repose sur une galerie de portraits qui, au-delà du divertissement, donne de l'épaisseur au procès. Alors que dans la plupart des films, le jury n'est qu'un parterre de visages inertes, de sans-âmes, ici, nous connaissons les personnages qui le composent et savons quels sont les arguments qui viennent toucher la sensibilité de chacun. L'intelligence de Cayatte pousse la réflexion du film au scepticisme : le verdict annoncé, la décision, qui se veut au dessus des hommes, le produit d'une réflexion pure, nous est en fait montrée comme le produit d'interactions sociales qui dépassent de loin l'affaire jugée, et qui relèvent du hasard des jurés convoqués, de leurs valeurs, religions, sensibilités et entourage. Les multiples interactions qui conditionnent le verdict d'un juré nous sont ainsi révélées. Cayatte nous montre des jurés argumentant avec plus ou moins d'assurance et de vanité sur la culpabilité morale d'un individu, et dans le même temps, nous fait découvrir, omniscients, l'antichambre d'immoralité de chacun de ces français. Les conduites rapportées par Cayatte sont d'une vérité noire : le réalisateur nous montre, avec une foi absolue en l'incertitude, la fragilité et la bêtise des interprétations ; chacun se forgeant ses fortes convictions sur de vagues impressions, sur des chocs émotionnels provoqués par quelques anecdotes. Ce qui est hautement significatif ou symbolique pour les hommes équivaut à une révélation de la vérité.

Justice est faite s'inscrit bien dans le génie cinématographique français du milieu du siècle, ce cinéma à la fois paillard et lumineux, presque anarchiste ; il trouve sa place au milieu des Guitry (La poison), Autant-Lara (La traversée de Paris), Becker (Goupi mains rouges), Grangier (Archimède le clochard), ces comédies françaises où l'on porte l'art oratoire à son firmament, et où la tendresse et le cynisme se conjuguent pour décrire la lâcheté et la veulerie de nos concitoyens. Comme chacun de ces grands films, Justice est faite est une véritable mise en abyme de notre culture nationale. Dix ans avant La vérité de Clouzot, ce film déploie également des bribes de réflexions sur la scission entre la jeunesse d'après-guerre et leurs parents. On se délectera tout particulièrement de la présence à l'écran de l'excellent Noël Roquevert, dans le rôle d'un ancien militaire, recroquevillé sur ses certitudes réactionnaires.

On pourra trouver au film quelques instants de surjeu ou des imperfections dans les portraits, mais Justice est faite transcende ses petits défauts par une qualité rarissime : l'intelligence. Ce film nous démontre sans lourdeur didactique et avec beaucoup d'humour le jeu social qui fait le hasard des décisions de justice. A ce titre, il devrait être réhabilité comme la véritable pépite nationale qu'il est, à l'égal des incontournables références américaines du genre comme Anatomy of a murder de Preminger et Twelve Angry Men de Lumet.

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