Manipulation sous vernis pédagogique

Avis sur L'Argent Dette

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Comment montrer qu'une pseudo dénonciation de manipulation est elle-même une manipulation ? La grande force de ce film c'est de mélanger subtilement truismes, demi-vérités, mensonges et propagande. Il a eu un succès fou à l'époque du début de la crise. Tout ceux qui n'avaient pas la moindre culture économique et qui étaient facilement impressionnables y ont vu une explication de la crise avec rédemption à la clé...à croire que les gens sont prêts à gober n'importe quoi lorsque c'est sous la forme d'un documentaire anticapitaliste.

Le film explique et présente le principe des réserves fractionnaires ainsi que la création de monnaie par le crédit comme étant le scoop du siècle. Se servant de l'ignorance économique des gens, il fait comme si ce système (connu de toute personne ayant un peu de culture économique, on l'apprend normalement en 1ère ES) était une sorte de secret ou de complot. À chaque étape de l'explication, on fait de la démagogie de bas étage en tapant sur les banquiers, présentés comme des arnaqueurs. Le tout agrémenté de citations détournées de leurs contextes visant à accréditer la thèse complotiste et/ou susciter la haine.

Plus loin on nous raconte une bonne blague : dans une économie sans croissance, les prêts pourraient être gratuits ! C'est une absurdité, mais comme ce qui avait précédé avait une apparence de pédagogie, la pilule passe.
Que les prêts puissent être gratuits est loin d'être une idée neuve. Elle servait déjà de fond doctrinal au système de Proudhon au XIXe siècle. L'économiste Frédéric Bastiat avait démontré l'aporie de cette idée dans sa brochure Capital et Rente. Il s'en est suivi un débat avec Proudhon (par lettre interposées) sur la légitimité de l'intérêt dont je recommande vivement la lecture. Bastiat montre très bien que l'argent est un bien comme un autre, qui peut être prêté, et que l'intérêt n'est rien d'autre que son loyer. Sans intérêt, aucune banque ne prêterais quoi que ce soit.
(Par la suite, Proudhon s'était rapproché des idées de Bastiat...)

On pourra aussi se référer à Défense de l'usure de Jeremy Bentham, à Mémoire sur les prêts d'argent de Jacques Turgot ou encore aux écrits de Böhm-Bawerk sur le capital.

Le film dissémine des bêtises ici et là avec une subtilité diffuse. Non seulement il pêche par ce qu'il dit, mais aussi par ce qu'il ne dit pas.
Dans la partie historique, il ne dit pas, par exemple, que l'apparition de la monnaie scripturale a été favorisé par les États qui réclamaient des prêts. (Comme le rappelle l'économiste Delaigue dans une critique adressée à ce film sur son blog.)
Il ne dit pas non plus que c'est seulement depuis que la création de monnaie a été monopolisée par les banques centrales (permettant ainsi la manipulation des taux d'intérêt) que l'on connait autant d'inflation (qui constitue un vol pur et simple) et de crises monétaires.

Ceux qui pensent avoir trouvé dans ce film une explication de la bulle du crédit oublient les parties essentielles de l'explication :

  • Le rôle des banques centrales dans la monnaie et les taux d'intérêts.
  • La banque centrale comme "prêteur en dernier ressort" permettant aux banques privés de faire n'importe quoi.
  • Les impôts qui, taxant le capital, démultiplient l'usage du crédit.
  • Les lois étatiques forçant les banques privés à prêter à des gens qui ne sont pas solvables au nom de la lutte contre la discrimination.

Bref, une analyse sérieuse et complète nous permet de comprendre assez rapidement que contrairement à ce que le film prétend, l'État n'est pas la solution, mais est le problème. Pour comprendre la crise de 2008 et les crises en général, je conseille d'étudier la théorie autrichienne des cycles. (Chapitre XX dans L'Action Humaine de Ludwig von Mises. )

Il est rapidement fait mention à la fin de l'hypothèse du retour à l'étalon or, mais elle est balayé en moins de deux avec une incroyable vacuité argumentaire.

Et on va dire que malgré tout cela, la vidéo aurait des "vertus pédagogiques" ? Mais non, si elle a eu tant de succès, c'est bien parce que, comme d'habitude, elle flatte les préjugés anticapitalistes de beaucoup de gens. Les antiques ressentiments envers les banquiers, la finance, l'argent, les riches... Exploiter ce genre de pulsion a toujours été l'arme la plus efficace des grands démagogues dans l'Histoire. C'est un thème qu'on retrouve de façon récurrente dans les images de propagande. (D'ailleurs le film reprend le symbole de la pieuvre, un classique de la propagande...) Car l'objectif premier de ce film est évident : il s'agit de faire adhérer le spectateur à une idéologie politique. (Ou de le conforter dans son idéologie.)

En somme, un film à ne pas prendre pour argent comptant, comme on dit.

Je recommande deux articles critiques du film. Celui de l'économiste Alexandre Delaigue et celui du journaliste Pascal Riché.

Le principe des réserves fractionnaires est un débat sérieux, qui doit si possible éviter la démagogie. Il existe de nombreux livres et articles sur le sujet autrement plus sérieux, sans la manipulation et la démagogie de ce film.

Si on veut lire une vraie critique du système des réserves fractionnaires, on pourra se référer à Ludwig von Mises ou plus particulièrement Murray Rothbard dans ses ouvrages Le Mystère de la banque (malheureusement pas traduit en français à ma connaissance) ou encore État, qu’as-tu fait de notre monnaie ? (qui lui a été traduit en français.) Les deux sont disponibles gratuitement en PDF. (Cf. Liens intégrés.)

Si on veut en revanche connaître des arguments en faveur du système de réserve fractionnaire, on pourra se référer à Pascal Salin et son ouvrage La vérité sur la monnaie. Et voir aussi du côté de Nathalie Janson ou George Selgin.

Sinon pour une compréhension essentielle de ce qu'est l'argent, un petit dialogue écrit par Frédéric Bastiat : Maudit Argent ! (qui a été réédité récemment précisément pour l'éclairage qu'il apporte sur la crise actuelle). Lisible en ligne.

Enfin, pour ceux qui cherchent une vulgarisation économique générale, je recommande L'économie politique en une leçon de Henry Hazlitt. Lisible gratuitement en ligne.

Pour précision, je n'ai pas fait la moindre étude d'économie, je suis autodidacte. Bref, tout un chacun, s'il le veut vraiment, a la possibilité de s'informer.

Et puis un dernier mot à propos du film : les dessins et l'animation sont d'une laideur...

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