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L'Enfance d'Ivan par Kaneda

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Dans L’enfance d’Ivan, Tarkovski se jette à corps perdu dans une double conception du monde, perçue par le regard purement émotionnel d’Ivan. Il y a d’abord le monde éthéré du passé, défini lors de courtes séquences magiques où Ivan est comme doté de pouvoir ou entouré d’un monde qu’aurait peint un conteur fantaisiste. Et puis il y a le monde déchiré et désincarné d’un paysage de guerre où chaque objet, noirci, poussiéreux ou brûlé, permet l’invention du drame et l’émergence de la tragédie. L’enfant n’y a nullement sa place, tout comme la femme d’ailleurs.

Plus d’une fois, les officiers répéteront à Ivan et à Masha, une jeune infirmière dont s’est épris le lieutenant en charge du camps, qu’ils ne peuvent pas rester dans ce décor cendré et qu’ils doivent partir, loin des combats et de la haine. Ces deux représentations de l’enfance et de la féminité que sont Ivan et Masha se retrouvent expulsées d’un monde qui n’a de place pour aucune humanité sensible. Les émois amoureux de Masha sont montrés avec douceur par la caméra de Tarkovski avant que l’inconstance des hommes, trop occupés à faire la guerre alors qu’ils essaient pourtant de la séduire, ne l’abîme et la rejette au rang d’absence. Car dans le métrage, seuls les hommes semblent avoir droit de vie et de présence. Les militaires qui ont pris Ivan sous leurs ailes veulent l’envoyer dans une école militaire, sous prétexte de lui donner la chance de s’échapper de la monstruosité qui l’entoure, alors que souvent reviennent via la parole les mots terribles d’une masculinité éprise d’elle-même : "Ce n’est pas un endroit pour les enfants, ni pour les femmes…" dit le lieutenant.

Les premières images de Tarkovski montrent Ivan souriant, batifolant dans la nature et si heureux d’être en vie qu’il a l’impression de flotter à travers les arbres. Sa mère l’attend en bas d’une colline avec un seau d’eau. Il se jette sur elle, l’embrasse à pleine bouche jusqu’à ce qu’un rayon lumineux ne déchire le ciel, suivi du visage contorsionné de l’enfant. L’intervention du drame dans le souvenir lumineux et cristallin d’Ivan nous conduit dans des territoires humides où s’écoule un marais noir et épais. En à peine quelques secondes, le film passe d’une symbolique de l’eau créatrice à l’évocation d’une minéralité destructrice où l’enfant désormais se débat avec la nature. Soudain plus aucune onde chaleureuse ou protectrice ne respire.

Ivan garde cependant les traces d’une enfance consacrée au bonheur du jeu. Lorsqu’il arrive dans le camps pour la première fois, plutôt que de rédiger une lettre claire et précise qui contiendrait les informations utiles qu’il a recueillies, il sort de sa poche des brindilles et quelques fruits d’arbres inconnus. Cette mosaïque d’éléments naturels lui permettront de synthétiser ses découvertes sous la forme d’un langage codé qui ne fait référence à rien de précis. Calculs d’enfant collectionneur à qui un professeur aurait demandé de faire des recherches en matière de flore, alphabet végétal qui lui permet d’exister comme enfant, comme un être doué de sensations et d’imagination.

Pourtant Ivan est avant tout un soldat. Héros, diront certains, être mu par un désir de vengeance fou, diront d’autres. Solitaire et incapable d’accepter les ordres sans les contredire ou y réagir avec une impertinence très enfantine, Ivan n’évoque jamais la guerre comme un lieu intellectualisé. Il n’envisage aucune notion de stratégie et ses pulsions définissent toutes ses décisions. Il décèle ce qui rend les êtres proches les des autres en temps de guerre : la fidélité, la fraternité et un besoin désespéré de se sentir humain. Ainsi est-il très en colère lorsque l’un de ses fidèles amis, le caporal Katasonov, se rend au Quartier Général sans venir lui dire au revoir. Enfant victime, enfant martyr, enfant vengeur, Ivan porte en lui tous les visages de l’enfance que la guerre déchire, meurtrit et à qui elle nie le droit d’être innocent.

Andreï Tarkovski a souvent fait appel à la poésie, celle de son père tout particulièrement, pour créer des atmosphères oniriques et sensibles. Cette poésie se développe principalement dans les choix esthétiques et stylistiques du réalisateur. Les souvenirs sont montrés sous des hospices gracieux, lorsque par exemple, Ivan et sa sœur, assis à l’arrière d’un camion transportant des milliers de pommes, s’amusent de la pluie qui les arrose et se régalent d’un foisonnement de fruits… Les animaux, les paysages à la clarté enivrante, devenus arborescences d’arbres blancs et de feuillages ébouriffés, tout évoque le bonheur d’un passé merveilleux.

Tarkovski ne s’intéresse pas à la représentation réaliste des deux mondes dont il parle. Le passé, évocations à jamais ancrées dans l’esprit d’Ivan, tout comme ce présent fugace et bruyant restent des théâtres imaginaires où s’agitent des corps et des décors qui auraient pris des atours totalement fantaisistes et merveilleux.

La première et la dernière scène du film sont l’écho de deux moments d’une beauté plastique toute consacrée à la douceur de vivre d’Ivan. Dans la nature généreuse où le petit garçon est émerveillé par la présence d’un coucou et la tendresse que la végétation prouve à son égard, l’entourant de coups de vent qui le font voler et traverser la forêt comme un petit sorcier, ou sur une plage de sable blanc où il s’adonne à des jeux de cache-cache avec d’autres enfants, ces scènes d’ouverture et de fermeture laissent le spectateur entrevoir le fil ténu qui retient Ivan de tomber dans la folie des adultes. Sa sœur et sa mère y sont souvent présentes alors que la figure du père est absente du début jusqu’à la fin, incarnation de ces hommes qui s’emprisonnent dans la démesure du pouvoir et de la haine.

Ces paysages reviennent tout au long du film, le temps d’un instant de sommeil ou d’un moment d’absence. Ils sont cependant vite pervertis par la réalité d’un présent auquel Ivan ne parvient pas à échapper parce que se rappellent à lui le désir de vengeance qui le fait désormais respirer.

"Dans une heure, nous serons exécutés. Vengez-nous !" Ces quelques mots écris sur les murs et le plafond de la pièce dans laquelle se trouve Ivan s’acharne à lui rappeler ce qui le pousse à poursuivre son combat. Faisant écho à des mots que n’auraient pas eu le temps de lui souffler à l’oreille sa mère ou sa sœur, les lettres s’imposent à son regard et ressemblent à une litanie que Tarkovski regrette, un message désespéré qui en appelle au sacrifice des survivants.

Aux paysages transparents répond le marais et ses obscurités meurtrières. Il est le lieu de la noyade et de la mort qui rôde. Fantomatique et vaseux, on y croise des soldats nazis, un ennemi presque invisible sur lequel Tarkovski insiste assez peu si ce n’est dans son final, en partie constitué d’images d’archives, et le cadavre de jeunes éclaireurs russes laissés en pâture aux oiseaux de proie. Il est aussi le lieu privilégié où les enfants, bien qu’ils n’y aient pas droit de cité, peuvent s’y cacher au gré des ombres et des fougères qui annulent leur présence. C’est là qu’Ivan prend toute son importance. Petit et famélique, Ivan se glisse au fil de l’eau sans être aperçu.

Point de départ de l’œuvre de Tarkovski, L'enfance d'Ivan contient déjà toute la virtuosité, la poésie, la contemplation, les raisonnenements métaphysiques, et l'essence de son cinéma. Grandiose.

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