Un tournage en enfer

Avis sur L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot

Avatar MrsChanita
Critique publiée par le

Il est des absences qui laissent un goût amer, celui des histoires inachevées, ces histoires dont on pressent qu'elles auraient pu être exceptionnelles, ces rencontres extraordinaires comme il en arrive tellement peu, contrariées dans leur accomplissement par un destin capricieux et ô combien frustrant!
La déception de ce qui ne sera jamais est intense quand on a touché du doigt le merveilleux de ce qui aurait pu être.
"L'Enfer" fait partie de ces rêves inaboutis, de ces films qui ne verront jamais le jour.

C'est en découvrant le film "Huit et demi" de Federico Fellini qu'Henri-Georges Clouzot décide de changer sa caméra d'épaule et de se tourner vers un cinéma moins classique. La nouvelle Vague se profile, le réalisateur traverse une période sombre, il opte pour un changement esthétique radical. Ce sera L'Enfer, un film sur les affres d'une jalousie à son paroxysme, porté par un couple étonnant : Romy Scneider et Serge Reggiani. Clouzot projette d'apporter un regard délibérément subjectif à l'histoire : les évènements réels seront filmés en noir et blanc. Les délires et extrapolations du personnage masculin, le jaloux, seront filmés en couleurs. Clouzot obtient carte blanche et un budget illimité.
Bien décidé à réaliser LE chef d'oeuvre de sa carrière, Clouzot s'installe dans une suite de l'Hôtel George-V et pendant trois mois travaille en studio, presque jour et nuit, cherchant à traduire en son et image la folie de son personnage.
Il se lance ensuite dans le tournage en juillet 1964, dans le Cantal, au pied du viaduc de Garabit.

Clouzot le perfectionniste teste, expérimente, recommence encore et encore et pousse à bout les 3 équipes de tournage et les 150 techniciens qui se relaient.
Rien ne se passe comme il le souhaite et le réalisateur s'acharne, prisonnier de ses fantasmes, poussant l'expérimentation et ses acteurs toujours plus loin.

C'est le clash. Clouzot se brouille avec Reggiani qui quitte le tournage. Jean-Louis Trintignant est appelé pour prendre le relais mais "l'Enfer" s'arrête là : Henri-Georges Clouzot est victime d'un infarctus.
Le projet tombe aux oubliette et avec lui, les dizaines de bobines d'images qu'on dit "extraordinaires".

Ces images oubliées ont été retrouvées et elles sont absolument incroyables.
Serge Bromberg obtient l'autorisation d'utiliser les rushes et réalise un documentaire fascinant : "L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot" qui raconte l'histoire de cette déroute flamboyante, de ce tournage stupéfiant, de ce projet fou d'un passionné génial.
Cette histoire, Serge Bromberg nous la raconte via les récits et interviews des témoins directs du tournage, via des extraits de dialogues, lus par Bérénice Béjo et Jacques Gamblin, mais surtout par l'utilisation de nombreux extraits captivants des quinze heures de rushes et d'essais.
Le résultat est hallucinant, édifiant et d'une magie hautement poétique, et Romy Schneider, livrée aux visions de Clouzot, n'a jamais été aussi magnétique et séduisante.

Le documentaire de Serge Bromberg a permis à "L'Enfer" d'exister, au moins partiellement, au travers de ces petits bouts de rêves. Mais par la même occasion, il nous laisse une terrible sensation de manque, en révélant ce qu'il aurait pu être et qui ne sera jamais.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 932 fois
56 apprécient

MrsChanita a ajouté ce documentaire à 2 listes L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot

Autres actions de MrsChanita L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot