Les démons ou l'amour sacrifié

Avis sur L'Heure du loup

Avatar Lionel Bonhouvrier
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"L'Heure du loup" appartient à la veine dostoïevskienne de Bergman, nous en comprenons la plupart des scènes - sortes de confrontations théâtrales comme dans nombre de romans de Dostoïevski - mais le sens général de l'œuvre (soumise à de multiples interprétations) reste énigmatique. Le film en noir&blanc est d'une beauté plastique époustouflante, comble notre sens artistique, sonde nos gouffres et la noirceur de nos âmes altérées avec une inventivité de Démiurge. Dans un long prologue, Liv Ullmann raconte son amour pour Max von Sydow, un peintre célèbre. Alma et Johan BORG débarquent dans une île, s'installent dans une maison isolée où - près de l'entrée - poussent des pommiers en fleurs. Alma enceinte nage dans le bonheur, y voit le symbole de son amour pour son mari.

Mais les démons de l'île se déchaînent : une vieille femme aux habits d'un autre siècle lui conseille de lire le Journal intime de son époux. Alma y apprend que le châtelain local les invite à une soirée, qu'une dispute éclate avec un flatteur que Johan frappe violemment et qu'il revoit une ancienne maîtresse Veronica Vogler... Blessée, Alma décide de défendre coûte que coûte son amour. En fin de journée il rentre étrangement triste et vidé et elle lui avoue avoir lu son Journal. Mais qui sont ces personnages mystérieux ?

La nuit Johan ne peut dormir, impose à sa femme de veiller avec lui, lui parle de ses difficultés artistiques. Alma l'aide à tenir jusqu'à l'Heure du loup, l'heure pénible et dangereuse au plus noir de la nuit au cours de laquelle on se suicide par désespoir. Alma se prive de sommeil par amour, aide Johan à surmonter ses angoisses. Quand l'Heure du loup est passée, ils peuvent enfin aller dormir. Pourquoi Johan est-il si mal ? Devient-il fou ? Est-il incapable de choisir entre Alma et Veronica ?

La soirée du couple Borg chez le baron von Merkens constitue l'un des deux ou trois morceaux de bravoure de ce film hors norme. Elle est une descente aux Enfers, un cauchemar indescriptible pour Johan, exaspéré par les propos creux et maniérés des invités - reflétant un néant intérieur insondable - où l'envie, la basse flatterie, les pointes de perversité rivalisent avec la coquetterie, l'hypocrisie et la rage haineuse... Les femmes excellent dans ce concours de grimaces grotesques, de sourires grinçants et de mines maniérées. Bienvenue chez les démons !

A table Yohan est sur le grill, son visage en sueur exprime une tourment vertigineux, va-t-il vomir ? Pour ne pas exploser contre ses voisins il s'imbibe d'alcool verre après verre et Alma s'en inquiète. Heureusement le baron propose un spectacle de marionnettes basé sur "La Flûte enchantée". Après une introduction philosophique sur le thème de l'opéra mozartien, nous assistons à une représentation fascinante : un acteur rétréci aux dimensions d'un castelet de marionnettes agit comme dans un film...

La baronne von Merkens entraîne les Borg dans sa chambre à coucher avec des minauderies exaspérantes, leur montre un tableau de Johan qu'elle se gargarise de posséder. Il n'est jamais montré à l'écran, mais c'est un nu intégral de sa maîtresse Veronica Vogler. La provocation contre Alma vise à l'humilier et à décourager son amour. C'est surtout un appât tentateur pour Johan, confronté sur sa toile à l'Araignée - la part maudite de son âme... La baronne exulte, la prise de contrôle du peintre célèbre est sur la bonne voie.

A propos de Veronica Vogler, Johan ivre de colère frappe Alma, qui rentre seule chez eux. Dès lors une crise profonde ravage leur couple. Alma décidée à sauver leur union continue à veiller la nuit avec Johan l'insomniaque. Mais il se laisse attirer dans une immense demeure en ruine où il croise le baron : "Vous allez retrouver Veronica Vogler, mais des yeux innombrables nous observent..." Borg s'enfonce dans le sous-sol, découvre une salle gigantesque où une femme est allongée sous un drap blanc. Est-elle morte ? Je pense à une morgue apprêtée pour une cérémonie païenne. Johan retire le drap, touche le corps nu de Veronica qui ouvre les yeux, sourit de triomphe et l'embrasse. Les démons applaudissent comme des possédés : le peintre est tombé dans leur piège, rejoint les lycanthropes.

Longtemps Yohan a hésité entre l'amour conjugal et l'amour passionnel, mais il échoue à se délivrer de l'envoûtement qu'exerce Veronica Vogler sur son âme. Une nuit à l'Heure du loup, l'homme frappé par Johan entre chez eux, pose un pistolet sur leur table, il tient sa vengeance. Johan demande à Alma de sortir mais telle la chèvre de M. Seguin elle fait face au loup, qui retire son masque humain et tire sur elle. Johan s'enfuit, traverse un marécage où un autre loup assoiffé de sang réclame son âme. Ainsi Johan Borg rejoint la meute démoniaque des morts-vivants.

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