L'Âge des possibles

Avis sur La Crème de la crème

Avatar Dream
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Un instant d'innocence : le garçon tourne la tête vers la fille et puis l'embrasse. Kim Chapiron éternise cette image tandis que Sebastien Tellier parle d'amour et de violence ¹. En cet instant de grâce, d'une jouissive insolence à l'égard de la sériosité du monde adulte, rigide à en crever, se concentre toute la beauté voire toute la magie de "La Crème de la crème". Film-surprise, bancal sur de nombreux points, plutôt mauvais dans l'ensemble, mais parcouru d'instants de grâce comme celui évoqué précédemment. Et, à vrai dire, tous les instants de grâce précédant celui-ci sont toujours rattrapés par la réalité. À peine atteignent-ils leur grâce suprême que leur magie s'estompe aussitôt, ramenant les personnages à terre, les ancrant à nouveau dans leur environnement. Jusqu'à ce dernier plan libérateur, qui éclipse entièrement l'autour et donne la parole aux « langues amoureuses », peut-être les ultimes garantes d'une certaine idée de la « vérité ».

Ce qui s'insinue dans chaque séquence, ce qui se joue progressivement dans le film, de manière alternativement subtile ou grossière, c'est le conflit qui, au cinéma, me touche le plus : la jeunesse face au monde, dans son désir de s'affranchir de celui-ci et de créer ses propres brèches. Le monde ne représentant pas seulement la société telle qu'elle est réglée, au millimètre près, sorte d'immonde parade où chacun joue son rôle ; mais représentant aussi plus largement l'inéluctabilité du temps, qui s'approprie nos vies et les déchire avec une rigueur implacable. Lorsque Louis décrypte mécaniquement l'intervenante d'un de leur cours, avant de se tourner vers un Dan sceptique pour le convaincre, derrière l'apparente idiotie de son explication se cache en réalité le désir fou d'un jeune homme en recherche de l' « instant total ». Celui qui serait capable d'éradiquer le passé et le futur, de tout englober dans une espèce de compression temporelle, et d'ainsi permettre à cette seconde-là, « totale », de l'emporter.

Désir fou, certes, car impossible à réaliser. Oui, dans la réalité. Mais nous sommes au cinéma et Kim Chapiron, le temps d'un plan, le plus important de tous, donne l'illusion au spectateur que cette seconde-là puisse exister. Il ouvre comme un cinéaste devrait plus souvent le faire le tiroir des « impossibles », brisant le cadenas tout en crachant à la figure du monde, relégué en hors-champ, hors-cadre et même hors-salle. Ce baiser fait écho au premier véritable baiser du film, lorsque Carla Bruni murmurait que quelqu'un lui a dit ². À ce moment-là, à mi-chemin, Chapiron piégeait le spectateur et lui assénait sa terrible vérité : rien n'est vrai. L'humanité semblait avoir été arrachée de chacun des visages déambulant dans le cadre. Ou, comme dirait plus élégamment Philip : « Des réalités truquées ne peuvent créer que des êtres humains truqués. Ou alors, les êtres humains truqués ne peuvent engendrer que des réalités truquées pour les vendre à d’autres êtres humains et les transformer elles aussi en contrefaçon d’eux-mêmes. On obtient donc des faux êtres humains inventant de fausses réalités et les colportant à d’autres faux êtres humains. C’est simplement une version grand modèle de Disneyland. »

La lutte s'étend donc aussi aux notions d'humanité et de vérité, raison pour laquelle je parlais des « langues amoureuses » comme dernières garantes de ces notions-là. Car après avoir vu tant de baisers ne faisant pas sens, où un langage aussi beau que celui d'un entremêlement de lèvres se retrouvait dénaturé, assister à une telle déclaration d'humanité et de vérité donne l'impression d'avoir gagné. Impression bien étrange que celle d'un spectateur de cinéma capable de se dire, euphorisé derrière un écran : « J'ai gagné. » Pourtant c'est bien ce que transmet Kim Chapiron, cachant derrière la fixité du décor au sein duquel évoluent ses personnages une brèche inespérée, s'ouvrant au plus inattendu des moments. Derrière la rigidité du monde, derrière la superficialité de son enrobage – traduite par une photographie immaculée et des travellings d'une lenteur mortuaire –, derrière la froideur du temps, se glisse le cri, la braise et la furtivité d'une jeunesse rendue toute-puissante, sa naïveté devenant une force et son éphémérité devenant éternelle. Au point d'entraîner le spectateur dans sa grâce irréelle, le poussant à murmurer de manière incertaine :
« Serait-ce possible alors ? »

  1. https://www.youtube.com/watch?v=CV65tWCZALI

  2. https://www.youtube.com/watch?v=NI4yEzBmulc

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