Cliché cinématographique, matière à s'émouvoir

Avis sur La Jetée

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Il ne faut pas se laisser distraire par son apparente modestie, par son format si court qu'il en serait presque dérisoire, par son esthétique résolument discrète, son absence de spectaculaire, de clinquant, ou encore par la dénomination de photo-roman annoncée dès l'ouverture avec la plus grande humilité. Car La Jetée de Chris Marker a tout du chef-d'œuvre, de l'œuvre rare et précieuse qui a su combiner profondeur du propos avec un sens aigu du visuel afin de délivrer à son spectateur la promesse d'un voyage à travers le temps, la mémoire, l'imaginaire.

Notre imaginaire, justement, se trouve immédiatement sollicité par ce refus de la fameuse règle des vingt-quatre images par seconde. Et c'est sans doute là où réside toute l'audace du film ! Car il est bien évident que cette histoire, filmée de manière traditionnelle, perd subitement en intérêt : lorsqu'on dévoile tout, lorsqu'on exhibe tout, on laisse peu de place au mystère et à la suggestion. Marker va prendre le parti de montrer peu afin d'évoquer beaucoup, afin d'attiser aussi bien nos perceptions que nos représentations. Et il y arrive fort bien, puisque le principe même du photo-roman, ce genre irrémédiablement figé, se trouve ici transcendé par un dynamisme constant : le montage, la fluidité avec laquelle les images s'enchaînent, et le travail sur le son donnent l'illusion du mouvement. Quant à la voix-off de Jean Negroni, elle est ce fleuve poétique sur lequel les photographies dérivent et grandissent ; elle est ce fil d'Ariane qui nous guide dans les méandres du temps ou de la mémoire.

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance », nous indique-t-on en préambule. Une phrase lourde de sens puisqu'elle résume l'essence même du film en reliant intimement image et mémoire : la mémoire est portée par l'image, de la même façon que l'image est portée par la mémoire. L'un ne va pas sans l'autre, l'un engendre forcément l'autre, et ainsi de suite. Dès les premières secondes, Marker nous annonce la structure qui va traverser tout son film, celle de la figure cyclique évoquant aussi bien le cycle de l'Histoire que le tourbillon de la vie ou le vertige des émotions (Vertigo est d'ailleurs clairement cité comme référence, avec notamment la fameuse scène du séquoia) : l'Homme est marqué aussi bien par l'image de son enfance que de sa propre mort, il est hanté aussi bien par son passé que par son destin inéluctable.

Évidemment, La Jetée est une œuvre de science-fiction : on se situe au lendemain de la troisième guerre mondiale, dans un monde post-apo qui contraint l'Homme à vivre caché dans les souterrains. L'unique échappatoire étant le voyage dans le temps, des scientifiques aux accents germaniques vont envoyer un « voyageur » dans les méandres du temps afin « appeler le passé et l'avenir au secours du présent ». On retrouve la trame classique du voyage dans le temps, commune à de nombreux films de SF, et qui constituera l'essentiel de Twelve Monkeys, le remake proposé par Terry Gilliam. Seulement, La Jetée ne se limite pas à cela et dépasse largement le simple carcan du film de SF, en exploitant pleinement les possibilités du médium, à travers le montage et la composition de l'espace, afin de donner tout son sens à l'image, afin de faire d'elle un puissant vecteur émotionnel et réflexif. La Jetée n'est pas un simple diaporama, c'est une leçon de cinéma.

Et c'est sans doute à travers la place accordée à l'image symbole que l'on s'en rend compte. C'est l'image de la femme tout d'abord, dont les traits hantent l'esprit du voyageur et dont la présence constituera l'unique bouée de sauvetage qui l'empêchera de sombrer. Le gros plan sur le visage d'Hélène Châtelain devient d'ailleurs l'image la plus récurrente du film, tranchant de par sa douceur avec un univers bien souvent anxiogène, conduisant à la remise en question des frontières entre réel et imaginaire, entre moment présent et souvenir. C'est l'image de la mort également qui traverse insidieusement tout le film, rappelant la dérive du monde (le chaos actuel est décrit à travers des allusions à la seconde guerre mondiale) et le destin de l'homme (le jeu sur les contrastes et le fondu enchaîné qui transforment l'image d'un visage en crâne). Mais c'est également l'image de l'oiseau, figure symbolique du voyageur, qui rappelle le souvenir d'une vie passée (les oiseaux empaillés, figés dans le temps) et annonce sa fin inéluctable (l'image, en surimpression, de l'oiseau aux ailes déployées renvoie de manière évidente au corps désarticulé de l'homme sur la jetée).

Mais si l'image est porteuse de sens, Marker ne néglige pas pour autant l'autre dimension du cinéma, à savoir le son. Outre l'importance accordée à la voix-off du narrateur, dont les mots marquent notre imaginaire et le timbre accentue la gravité du récit, c'est l'ensemble de la bande sonore qui participe au dynamisme et à la puissance évocatrice du film. Ainsi, sa dimension tragique va croître au son des chœurs, sa tension sera exaltée par une musique lancinante, quant à son symbolisme, il sera judicieusement souligné par le bruitage (les bruits d'oiseau...).

Finalement, avec La Jetée, Marker réalise moins une œuvre de science-fiction qu'une ode au cinéma, en nous rappelant la noblesse d'un art qui peut, à lui seul, faire éclore tout ce qui donne chair à nos vies : subrepticement, un battement de cils apparaît, la passion s'anime tout comme la vie : l'inertie mortifère est vaincue, au moins le temps d'un instant.

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