Les histoires d'amour finissent mal en général

Avis sur La Nuit

Avatar Kalopani
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Récemment j'entendis dire au détour d'une conversation que le cinéma d'Antonioni était peut-être très beau mais également terriblement ennuyeux ; en revoyant ce film cette remarque refît son apparition dans mon cerveau engourdi car, il est vrai, que l'on s’ennuie devant "La Notte" ! Pourtant, ce film n'est pas raté pour autant, il existe quelque chose d'absolument fascinant dans cette œuvre, une beauté froide, une réussite formelle que je ne peux qu'applaudir même si elle ne m'émeut pas complétement. Le sentiment d'ennui est présent mais ne vous plonge pas dans l'apathie grâce à la maîtrise d'un cinéaste qui sait donner du sens à ses images et du poids à ses silences. L'ennui, quel drôle de mal ! Comme si c'était la pire chose qui pouvait nous arriver ! Il faut tout faire pour ne pas s’ennuyer, s'accrocher à nos téléphones portables ou à nos tablettes dès que l'on doit attendre une poignée de minutes car il ne faut pas s'ennuyer ! C'est un peu oublier que l'ennui à ses bienfaits, il est constructeur pour l'enfant qui va puiser dans son imagination, dans sa créativité pour surmonter ce sentiment. Je me souviens, qu'enfant, les moments d'ennui m'ont conduit à m’intéresser, aux livres, aux films, aux filles... Aujourd'hui si un gamin s’ennuie, on le met devant une télé vide de sens, surtout qui ne stimule pas son intellect. Mais c'est génial l'ennui lorsque cela aboutit à autre chose ! Antonioni l'a bien compris car, chez lui, ce sentiment n'est pas vain et lorsqu'il passe le couple au crible de l'ennui en les mettant face au vide de leur existence, c'est pour révéler quelque chose de bien plus grand, de bien plus beau.

"La Notte" est le second film d'une trilogie consacrée au désarroi de la bourgeoisie italienne, d'une précision et d'une froideur presque chirurgicale, Antonioni approfondi les thèmes de l'incommunicabilité et de la solitude au sein du couple, liant de la sorte ses trois œuvres. D'une beauté et d'une élégance qui se poursuivra avec "L’éclipse", le cinéaste ausculte la décomposition d'un couple moderne, Lidia et Giovanni, dont l'amour est étouffé par un mode de vie de plus en plus déshumanisant. C'est en vivant une journée dans un Milan aussi moderne que factice, qu'ils vont pouvoir appréhender leur désillusion et renouer avec leur sentiment. La prise de conscience de l'état de leur couple viendra après s'être confronté à la vacuité, à la futilité de l'existence lors de la nuit indiqué par le titre. C'est la partie s'en doute la moins passionnante du film, et pour cause, Antonioni filme le vide qui entoure ce couple et forcément nous ennuie un peu. Mais qu'importe car malgré quelques longueurs, le reste du métrage est tout à fait remarquable.

Le début fait froid dans le dos et impressionne, la rencontre avec le couple, la visite chez un ami moribond et on comprend très bien le jeu de miroirs mis en place par le cinéaste. Lidia fuit, Giovanni cache ses émotions, le malaise est palpable. La première partie du film nous permet de suivre l'errance de Lidia à travers la ville, c'est sans doute le moment le plus magistral et le plus touchant lorsqu'on l'observe, marchant comme une âme en peine dans un Milan urbain, massif, agressif, qui n'a plus rien d'humain. Elle cherche un contact humain, un peu de chaleur, un peu de réconfort mais en vain. Ce sentiment trouvera son apogée lors de la soirée mondaine où elle se retrouve isolée au milieu de la foule ; le comportement superficiel des autres la choquera, car elle commence à leur ressembler. Giovanni va suivre le même cheminement, en voyant qu'une relation extraconjugale ne mène à rien, même avec la belle Monica Vitti(!), et que l'intérêt qu'on lui porte est toujours factice : on s'intéresse à son argent ou à son statut d'écrivain mais au fond personne ne s'intéresse à lui. Mais lui, s'intéresse-t-il aux autres ? Après avoir bien gambergé durant cette nuit laborieuse, il réalise à la lecture d'une lettre qu'une seule personne ne compte vraiment pour lui, Lidia ! Il serait temps de le remarquer !

Ainsi durant deux heures, on assiste à la lente désagrégation d'un couple, Antonioni magnifie la solitude avec l'errance de Lidia mais nous fait également ressentir l'ennui qui étreint ce couple avec cette soirée un peu longuette et peu divertissante pour le spectateur ; mais ne vous inquiétez pas, l'ennui à du bon, il permet le cheminement des consciences et ainsi la libération des sentiments. Enfin, pourrait-on dire ! Oui, enfin mais ça valait le coup d'attendre, c'est simple et c'est beau. Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau sont également magnifiquement mis en valeur par un Antonioni inspiré. Il fallait bien ça pour surmonter un peu d'ennui.

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