« Ca nous plait beaucoup que tu parles notre langue »

Avis sur La Nuit nomade

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La nuit nomade nous rapporte l'immersion d'une jeune ethnologue devenue cinéaste, Marianne Chaud, chez les nomades des hauts plateaux du Népal. Le film s'ouvre et se termine sur le bus qui passe annuellement au sein de la communauté pour emmener les familles qui ont décidé de vendre leurs troupeaux et d'aller vivre à la ville. D'année en année, la communauté nomade se réduit.

Longtemps, le débat anthropologique a été de savoir si les « sauvages » étaient comme nous, des êtres rationnels, guidés par leur intelligence, ou des êtres primitifs tenus par l'illogisme de leurs rites et croyances. Un siècle de réflexion anthropologique a permis de dépasser cette dichotomie et le regard de Chaud sur « l'autre » est à la fois celui de l'étranger, qui cherche à comprendre les croyances et les rituels perçus, et celui du semblable, qui peut rire avec le groupe, devenir ami. En bon ethnographe, Chaud a effectué un véritable travail de terrain avec La nuit nomade : elle s'est plongée dans les hauts plateaux himalayens du Karnak, pour partager le quotidien de deux familles avec lesquelles elle a développé un lien fort. L'acculturation a été directe et sans intermédiaire : Chaud connait bien la langue pratiquée par les nomades et la région de l'Himalaya : tout au long des années 2000, elle a pratiqué ce « terrain » (1), notamment pour la réalisation de sa thèse en anthropologie. C'est par cette connaissance qu'elle peut permettre au spectateur l'immersion, en servant de passerelle, entre notre culture et langue et les leurs.

Loin des clichés des documentaires culturalistes épuisant de scientificité, que l'on a souvent vu à la télévision, La nuit nomade est un film chaleureux, où l'on rit beaucoup : Chaud nous rapporte beaucoup des blagues et gags de Tundup, personnage très rieur, et de son entourage. C'est cet humour qui crée la proximité avec le spectateur et une « amitié virtuelle » nous implique très tôt dans le film. Héritière de l'anthropologie visuelle postmoderne, qui intègre l'ethnographe dans le portrait réalisé, Chaud ne regarde pas le « sauvage » comme on regarde un coquillage, à la loupe, sans rien dire, comme le faisaient les premiers anthropologues. Bien que totalement absente à l'image, elle s'inclut dans son film, ne cherche pas à faire croire à l'invisibilité de sa caméra. Les chercheurs ont longtemps épilogué sur le biais qu'induisait le fait de filmer sur le comportement des gens observés : la mise en scène de soi, l'autocensure, etc. Longtemps, on a cherché à combattre ces biais et à se « cacher », d'une manière ou d'une autre : ici, Chaud intègre et accepte ce regard, sans chercher à le travestir, elle laisse les nomades se mettre en scène et jouer avec la caméra :

« D'une certaine manière, je voulais les amener à cela : qu'ils prennent en partie le contrôle du film. Quand on a la caméra, on est en position de force. On décide quand et quoi filmer. Qu'on le veuille ou non, c'est une position agressive. Mais en les laissant dire des choses sur moi, sur la caméra, j'ai l'impression que cela rétablit une certaine égalité. » (2)

La manière de filmer de Chaud est très inhabituelle. Même dans les productions documentaires les plus légères, comme celle de Frederick Wiseman, le réalisateur n'est jamais seul sur le terrain. Cela semble être le cas ici : Marianne Chaud marche aux côtés de nomades de Karnak tout en les filmant et en leur parlant. Ceux-ci répondent donc à Marianne Chaud « regard caméra » renforçant notre impression d'immersion. Pour autant, la réalisation n'a rien de tremblotante, Chaud ne cherche jamais l'artifice esthétique et se concentre toujours sur ses sujets, cadrés sobrement, en plan entier ou rapproché. Marianne Chaud est anthropologue, mais aussi cinéaste, et son film le prouve : elle réalise des plans sublimes des massifs himalayens dans lesquels évoluent « ses » nomades.

Doux, affectueux, respectueux et intelligent, le film de Marianne Chaud rappelle un peu notre trilogie paysanne réalisée par Depardon. Le film est réalisé par quelqu'un qui connait véritablement son sujet et à ce titre, nous soulage beaucoup de toute une production audiovisuelle superficielle et à grand spectacle sur le thème. Je ne regretterai qu'une chose, que Marianne Chaud, auteure des images et du projet, n'ait pas assuré elle-même le montage du film.

(1) Elle a notamment réalisé deux documentaires sur le sujet : Himalaya, la terre des femmes (2007) et Himalaya, le chemin du ciel (2008, nominé aux Césars 2010)

(2) Interview Nouvel Observateur : http://cinema.nouvelobs.com/articles/17771-la-nuit-nomade-l-avis-de-marianne

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