Une fresque maudite et magistrale

Avis sur La Porte du paradis

Avatar Jean Éleuthère
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La Porte du paradis est l'archétype de l'oeuvre magistrale maudite. Lors du tournage, Cimino le perfectionniste fit exploser le budget de production (multiplié par vingt, dit-on). Or, le film fût un cuisant échec commercial qui laissa le studio United Artists sur la paille. Raillé et méprisé à sa sortie, aussi bien par le public que par la critique, le film a progressivement été réhabilité pour enfin acquérir le statut de classique du cinéma. La sortie d'une version restaurée et remastérisée de 3h36 en 2012 lui a permis une nouvelle carrière auprès du grand public, notamment par le biais des festivals.

Il faut dire qu'un tel film mérite de rester vivant trente ans après sa première sortie : ample, sans concession, porteur d'une vraie vision politique, audacieux quoique assez académique sur un plan esthétique, La Porte du paradis est à l'image de ces fresques cinématographiques qui vont crescendo (à cet égard, la construction narrative évoque Les Septs Samouraïs de Kurosawa). Les décors sont sublimés par une caméra qui s'attache également à la réalité crasse de la misère, à la violence, aux déchirements et aux rejets. Elle oscille sans arrêt entre le lyrisme des paysages de l'Ouest américain et la pesanteur des recoins d'un Wyoming déshérité. Un voile recouvre presque constamment l'image : fumées, vapeurs, brumes, nuages de poussière s'élèvent des locomotives, des fusils, des cheminées, des flashs d'appareils photo, des sabots des chevaux et nous font suffoquer. Les corps s'entassent, sur le toit des wagons et dans les baraques branlantes. On étouffe dans ce farwest cruel où la violence sociale règne.

Allégorie de la lutte des classes à travers le récit de la Johnson County War, les gros propriétaires terriens contre les immigrés sans le sou, les beaux esprits formés à Harvard contre les pauvres Européens fuyant la misère, "La Porte du Paradis" est de ces films qui font sens, qui portent un message, sans sombrer dans la didactique ou la démonstration. Ici, le droit joue contre la justice, la terreur règne de façon absurde, et la peur s'empare des esprits. Le héros, James Averill, shérif désabusé du comté de Johnson, un riche qui "joue à être pauvre", est bien incapable de maîtriser quoi ou qui que ce soit.

Cimino a eu le bon goût de s'entourer des meilleurs, en leur offrant pour certains des rôles de début de carrière particulièrement marquants : Kris Kristofferson est parfait en James Averill, marshall peu bavard, issu de la haute société et qui se dévoue à la vie commune, John Hurt, jouant Irvine, son camarade de promotion, donne une pointe de folie à son personnage d'alcoolique prisonnier de sa classe, Isabelle Huppert resplendit en maquerelle et prostituée dont le cœur se déchire entre Averill et Nathan Champion, homme de mains du syndicat des éleveurs, incarné par un jeune Christopher Walken au jeu ciselé et au regard glaçant. La galerie de seconds rôles est distribuée avec brio, puisqu'on y croise entre autres Mickey Rourke et Brad Dourif.

Les acteurs participent au lent ballet qui rythme cette épopée jonglant avec les règles du Western pour mieux les contrecarrer. Cimino étire le temps, dilue le suspens, retient les rênes. Il ponctue le ballet de mouvements circulaires : valse bucolique de la promo de Harvard, bal endiablé sur des patins à roulettes des miséreux du comté de Johnson, danse des chariots et des chevaux autour des arbres avant le massacre final... Mais ce ne sont que des respirations dans un flot de malheur inéluctable. La Porte du paradis se révèlera bientôt être la porte de l'enfer.

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