Un pays ? Une miniature de pays où les pauvres travaillent pour enrichir des crétins !

Avis sur La Poupée

Avatar Kalopani
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Lalka, grand classique du cinéma polonais, fait partie de ces films que le Peuple Cinéphile Français, ou tout simplement le PCF, se plaît, en général, à ignorer poliment. Ils ont d'ailleurs, dans leurs petites escarcelles, toute une série de prétextes qu'ils peuvent sortir à la cantonade afin de se sortir de tout mauvais pas : voyez-vous, les films polonais sont tous tristes, austères, déprimants, mettant en scène des acteurs insipides et le PCF n'aime pas ça ! Et puis, Wojciech Has parlons-en ! Il ne sait faire que des trucs bizarres et incompréhensibles comme La Clepsydre. Et ça, le PCF déteste plus que tout.

Et pourtant, je vous l'assure, tous ces préjugés non pas lieu d'être. Si les membres les plus obtus du PCF se donnaient la peine de jeter un œil sur cette adorable poupée venant de l'est, ils pourraient découvrir un grand film romanesque qui transcende le jeu de l'amour et du hasard cher à Marivaux ; mais ils verraient également une fresque historique passionnante dans sa capacité à radiographier les différentes strates de la société et à parler de politique ou de lutte des classes sans en avoir l'air. Ils tomberaient d'admiration, je n'en doute pas, devant l'incroyable force visuelle d'un film qui combine, au rythme du score lancinant de Kilar, prouesses techniques, élégantes compositions picturales et envolées oniriques. Ils assisteraient, enfin, à l'éclosion d'une œuvre iconoclaste qui permet, d'une certaine manière, l'union entre le cinéma de Welles et celui de Visconti, avec l'histoire d'un Citizen Kane polonais qui évolue dans une haute société qui se retrouve en pleine décrépitude. « Tout doit changer pour que tout reste pareil » écrivait Lampedusa. Has, lui, espère tout le contraire.

Avec Lalka, le cinéaste réalise sans doute son film le plus politique. En adaptant le roman de Boleslaw Prus, en évoquant la Pologne de 1870, à une époque où la régression est importante malgré l'industrialisation et le développement scientifique, il parvient à évoquer, d'une manière pleinement explicite, le piteux état dans lequel se trouve son pays en cette fin des années 60. Le personnage principal, Stanislaw Wokulski, devient donc le porte-drapeau de ses aspirations progressistes et de son désir de voir émerger une société plus juste... La représentation de ce personnage, parti de rien avant de gravir l'échelle sociale, est faite pour parler au peuple polonais. C'est un fougueux héros dostoïevskien qui souhaite voir cette classe populaire, dont il est issu, s'émanciper grâce aux mérites du commerce et de l'éducation. Mais son combat semble perdu d'avance : ses beaux idéaux ne faisant pas vraiment le poids face à une société arche-boutée sur ses valeurs traditionnelles et face à une aristocratique, moribonde, qui ne songe qu'à la défense de ses derniers privilèges.

Pour symboliser ce constat à l'écran, Has déploie tout son savoir-faire en émaillant sa fresque historique, d'un classicisme trompeur, de nombreuses séquences où le réel se colorise de délicates touches oniriques qui nous invites à la contemplation, avant de nous questionner sur leur sens profond. Il nous captive en exaltant le « beau » et nous fascine par ses impressionnants mouvements de caméras, travellings latéraux ou encore travail sur la profondeur de champ. Sous nos yeux se composent alors d'immenses tableaux baroques, grandiloquents, d'une richesse visuelle inouïe et dans lesquels on distingue toute une foison d'objets rouillés ou usés par le temps, ou encore des natures mortes diverses et variées (mannequins, statues grecques, animaux empaillés, etc.)... il se dégage ainsi de ces images la représentation d'une société totalement sclérosée, prisonnière d'un passé révolu. Le pays ne vit plus, il n'avance plus : il dérive, atone, amorphe, avant d'aller se fracasser sur de dangereux récifs. La guerre arrive, elle ne fera pas de cadeaux.

Le seul qui semble prendre conscience du danger, c'est Wokulski, mais il lui est bien difficile de faire bouger les choses et de réveiller les consciences. Il évolue dorénavant au sein d'une élite pour laquelle il n'a guère de sympathie et dont les membres ne voient en lui qu'un simple parvenu. Si sa situation est instable, il ne perd pas espoir : il croit en ses idéaux comme il croit en l'amour et sa rencontre avec la belle Isabella, une aristo sans le sou, doit être le gage de sa réussite sociale. Seulement, aveuglé par la passion, il ne voit pas le monstre manipulateur qui se cache derrière le visage plaisant de cette poupée grandeur nature. L'homme ainsi charmé par cette icône factice va perdre de vue ses nobles ambitions, de la même façon que le peuple perd tout désire d'émancipation en contemplant béatement son élite vétuste. Après cette mésaventure, les beaux idéaux de Wokulski semblent avoir du plomb dans l'aile. La désillusion s'empare de lui, sa flamme, autrefois si intense, commence à s'éteindre... pourtant une vieille femme qu'il avait croisée jadis lui avait donné un précieux avertissement :

" Il se commet de grands crimes dans le monde ; mais peut-être le plus grand est-il de tuer l’amour"

Si tout n'est pas mort en lui, s'il n'est pas devenu semblable à l'un de ces automates sans cœur qui encombrent la société, alors peut-être que la flamme renaîtra en lui et, par la même occasion, les espoirs de tout un peuple.

(8.5)

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