"Quand je joue... Je disparaîs"

Avis sur La Vie invisible d'Euridice Gusmão

Avatar Wilfried Lesueur
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Critique et analyse de « La vie invisible d’Euridice Gusmão » (100% spoilers.)

« La vie invisible d’Euridice Gusmão » débute par une séquence qui paraît déconnectée du reste du récit, à la limite de l’onirisme. Pourtant, cette dernière préfigure le drame que vont devoir affronter les deux sœurs, Euridice et Guida, telle la scène d’ouverture d’une tragédie. Nous les voyons assises, paisibles, regardant vers le large. Guida se lève et dit à sa sœur : « On y va Euridice. Il va pleuvoir ». Le tempérament de chacune des sœurs est alors mis en avant : Guida est aventureuse et s’enfonce dans la jungle sans problème tandis qu’Euridice parait plus craintive, avançant à tâtons. Elles finissent alors par se perdre de vue au beau milieu de la jungle, avec au loin la statue du Christ Rédempteur qui domine Rio de Janeiro. Elles se cherchent, s’appellent mais ne parviennent pas à se retrouver. Le ciel, auparavant ensoleillé, laisse place à une brume épaisse qui masque l’horizon. L’intrigue principale du film est alors contenue dans ce prologue métaphorique raconté uniquement par la mise en scène : c’est un véritable coup de maître !
La réalisation de Karim Ainouz est discrète mais très efficace, se concentrant essentiellement sur la place des personnages dans le cadre. Il faut également saluer le travail remarquable de la chef opératrice française Hélène Louvart qui sublime la mise en scène en donnant à certaines séquences des palettes de couleurs magnifiques, qui permettent de les caractériser (du bleu, du rouge, du jaune, du vert). C’est certainement l’une des plus belles photos de 2019. Et il convient évidemment de saluer le talent des deux actrices qui livrent une prestation très émouvante mais toute en retenue de leurs personnages. Carole Duarte donne au personnage d’Euridice un côté fragile, sensible mais qui est capable d’exploser à tout moment (la scène du cimetière). Julia Stockler (Guida) joue un personnage qui a du caractère mais qui doit aussi faire beaucoup de concessions.

Les femmes invisibles

Ainouz s’empare du genre du mélodrame pour raconter la séparation d’Euridice et Guida et va placer son intrigue dans le contexte du Brésil conservateur des années 50. La mise en scène va épouser leurs points de vue pour parler de la condition des femmes au sein d’une société patriarcale qui leur refusait alors toute liberté. Ce sujet trouve bien entendu des résonnances dans l’actualité brésilienne avec le gouvernement traditionnaliste, machiste et inégalitaire de Bolsonaro et plus particulièrement avec la déclaration de la ministre de la femme : « les garçons s’habillent en bleu et les filles en rose ». Cette déclaration a été faite en janvier 2019…
C’est à travers le destin d’Euridice et de Guida que le réalisateur va pouvoir traiter des pressions sociales et familiales exercées sur les femmes brésiliennes de l’époque. En effet, lorsque Guida revient chez ses parents, enceinte et seule, le père se sent déshonoré, l’insulte de « traînée » et la bannit à jamais, obligeant la mère à faire de même. Celle-ci n’étant plus que l’ombre de son mari. Quant à Euridice, son père a arrangé un mariage avec Anténor, fils d’un chef d’entreprise, ami de la famille. Ces deux figures masculines, purs produits de la société conservatrice de l’époque, vont étouffer le rêve de la jeune femme : entrer au conservatoire de Vienne pour devenir une pianiste professionnelle. Ils seront également responsables de la séparation définitive des deux sœurs : le père mentant à chacune sur la situation de l’autre et le mari cachant les lettres de Guida adressées à sa sœur dans son coffre-fort. Le père se sert du rêve d’Euridice, auquel il s’est opposé, pour mentir à Guida. De plus, les hommes sont aussi montrés comme un obstacle à l’épanouissement sexuel de la femme. La scène de la nuit de noce d’Euridice est éloquente à ce sujet car nous assistons bel et bien à un viol conjugal, Euridice n’ayant pas son mot à dire. Lorsqu’elle joue du piano, il vient la harceler en la touchant jusqu’à obtenir d’elle ce qu’il veut. Quand, pendant un rapport, elle lui demande de se retirer avant d’éjaculer, il n’en fait rien. Toutes ses scènes sont évidemment très malaisantes. Guida, elle, a bien compris qu’aux yeux des hommes elle n’est qu’un objet. Ainsi, dans les toilettes d’un bar, elle masturbera le type qui avait envie d’elle avant de le laisser seul et de s’en aller avec le sourire. Guida est maîtresse de son corps et de ses désirs. Les parcours d’Euridice et de Guida, séparées, seules, sont représentatifs de la difficulté pour les femmes de s’épanouir, de sortir de l’invisibilité.

Une séparation, deux trajectoires différentes

Au début du film, les deux sœurs sont toujours filmées ensemble dans le cadre ou du moins sont montrées dans la même pièce, la maison familiale formant alors une sorte de cocon. Ainsi la candeur, la complicité et le caractère inséparable qui les unit est mis en avant. Mais à partir de la scène où Guida s’enfuit de la maison et décide de quitter le Brésil pour se marier en Grèce avec un marin dont elle est tombée amoureuse, elles ne partageront plus jamais le cadre. Le lien vient de se rompre définitivement. Le film va alors alterner les séquences, procédant par ellipses, et dévoiler au fur et à mesure les vies d’Euridice et de Guida, qui vont tenter de se retrouver non seulement entre elles mais aussi elles-mêmes. Car c’est là un autre enjeu important du film : ces deux jeunes femmes vont devoir s’affirmer afin d’exister en tant que sujet et ainsi échapper à l’invisibilité à laquelle les hommes les condamnent.
Euridice se sent prisonnière dans son mariage. Pour souligner cette idée, Ainouz va filmer le personnage presque exclusivement dans sa nouvelle maison, l’enfermant ainsi dans le cadre. Son rêve est d’entrer au conservatoire de Vienne et vivre de sa musique. Elle ira jusqu’à passer le concours, sans en parler à son mari. Cette scène est à la fois haletante et pleine de poésie. Dès qu’elle commence à jouer du piano, le spectateur retient son souffle car il sait que l’enjeu est grand. La caméra est au plus près de son visage et de ses mains. La tension est grande, elle ne doit pas faire la moindre fausse note et doit arriver au terme de la partition (le spectateur ayant encore en tête les échecs des répétitions). Pour y parvenir, elle va se rêver avec sa sœur, lui donnant alors plus d’assurance et de plaisir. Au fur et à mesure, le sourire et l’épanouissement vont apparaître sur son visage. Les plans s’élargissent, Euridice maîtrise le morceau et l’espace qui l’entoure. Ainsi, elle oublie et quitte la réalité (sa condition de femme/mère au foyer) : « Quand je joue, je disparais. », dira-t-elle à Anténor, lorsqu’elle lui annoncera qu’elle est arrivée première au concours du conservatoire de Rio. En sortant, elle s’est rendue sur la jetée, elle regarde vers le large et se sent revivre. Euridice cesse alors d’exister en tant qu’objet des hommes et s’affirme en tant que sujet. Mais la réalité va vite la rattraper. Le père et le mari vont s’opposer à sa carrière de pianiste. Elle va ensuite apprendre la mort de sa sœur (qui a, rappelons-le, changé d’identité) et le mensonge de son père. Devenant folle, elle décide de brûler ses affaires et son piano. Dans la scène suivante, le médecin et le mari parlent de l’état de santé d’Euridice, qui reste floue en arrière-plan. Elle est devenue invisible.
Guida, après avoir été bannie de chez elle, va chercher à s’émanciper des hommes. La mise en scène de son personnage sera bien plus libre, plus aérée que celle de sa sœur, multipliant les espaces dans lesquels elle évolue. Dans l’attente de l’accouchement, elle va vivre dans les quartiers pauvres de Rio, au milieu des prostitués, se rendant invisible. Elle va choisir d’accoucher sous X avant de se raviser et d’aller reprendre son enfant à la maternité. Guida s’assume alors en tant que mère seule. Elle va ensuite vivre chez Filomena, femme au fort caractère, d’âge mûr, qui va la prendre sous son aile. Elles deviendront rapidement amies. Guida tente de reconstruire sa vie et ira même jusqu’à changer d’identité, prenant celle de Filomena, quand celle-ci mourra afin de garder la maison. Elle subira aussi des pressions sociales : critiques et abus de ses collègues, impossibilité de faire un passeport sans une autorisation du mari. Malgré tout, Guida restera une femme libre, qui répond à ses propres désirs et qui ne dépend pas de ceux des hommes. Il ne lui manque qu’Euridice pour pouvoir être comblée.
Les deux sœurs auront tout essayer pour se retrouver : Guida, toute sa vie, écrira régulièrement des lettres à Euridice, les envoyant à ses parents dans l’espoir qu’ils lui transmettront. Elle ne recevra jamais aucune réponse. Euridice, quant à elle, ira jusqu’à payer un détective privé qui ne retrouvera jamais la trace de Guida, si ce n’est son nom dans un cimetière. La scène du restaurant avec l’aquarium, à la veille de Noël, symbolise parfaitement l’histoire de leur séparation. Euridice et Guida, sans même le savoir, n’ont jamais été aussi proches. Leurs deux enfants vont se croiser, se parler et se placer devant un aquarium, à travers lequel Guida va apercevoir son père, seul à une table. Elle décide de quitter le restaurant, au moment où Euridice vient rejoindre leur père. La scène est construite sur un suspens qui tient en haleine le spectateur de bout en bout, le réalisateur jouant avec les codes du mélodrame.

« La vie invisible d’Euridice Gusmão » est donc un film bouleversant, un mélodrame à la fois intimiste et sociétal mais qui ne tombe jamais dans le larmoyant. Si le film est pessimiste, il dresse deux portraits de femmes magnifiques, très bien écrits et très bien interprétés. La richesse du scénario, la photographie somptueuse et la mise en scène subtile font de ce film féminin et féministe une œuvre maîtresse et importante du cinéma brésilien contemporain. Karim Ainouz est un réalisateur à suivre avec le plus grand intérêt.

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