C'est l'histoire d'un mec

Avis sur La bête immonde

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C'est l'histoire du mec le plus drôle de France. Qui faisait l'unanimité – ou quasiment – lorsqu'il remplissait les salles tout en s'engageant en faveur des sans-abris et contre le FN à Dreux, quand il enchaînait les spectacles cultes avec une puissante créative presque inégalée en France. On dira ce qu'on veut de Dieudonné, le gars est un bosseur. 15 spectacles en 18 ans de carrière solo (on ne comptera pas Asu Zoa qui n'est qu'une version légèrement édulcorée du Mur), le mec est prolifique et, jusqu'à un certain point dans sa carrière, génial. A titre d'exemple, il a sorti en l'espace de trois ans Le Divorce de Patrick, Mes excuses et 1905. Trois tueries consécutives, trois références de la scène française, des spectacles très différents les uns des autres écrits en si peu de temps. Si l'adjectif génial est aujourd'hui employé à tort et à travers, Dieudonné l'a bien mérité.

Car on voudrait nous faire croire que Dieudo (après toutes ces heures à me bidonner en ta compagnie, je me permets de t'appeler par ton petit surnom) a arrêté d'être drôle le 1er décembre 2003, le jour d'un sketch pas franchement inspiré chez Fogiel. Si c'est effectivement là que sa carrière a basculé, Dieudonné a pourtant continué à être drôle, à être l'auteur inspiré et l'acteur irrésistible qu'on a tant aimé. On ne va pas refaire l'histoire, elle fait les choux gras des émissions merdiques de deuxième partie de soirée depuis plus de dix ans. Pas seulement d'ailleurs, puisque le matraquage médiatique dont il fait l'objet devient également de plus en plus central dans ses spectacles. Un discours de victimisation qui devient rapidement fatigant tant il se répète d'année en année, avec des vannes usées jusqu'à la corde parfois reprises dans deux, trois voire quatre spectacles. On peut comprendre qu'à son rythme d'écriture, certaines blagues refassent irruption ; tout comédien a ses gimmicks et ça fait partie d'un jeu entre l'artiste et l'initié qui y verra une référence aux spectacles précédents. Mais à mesure que le matériau s'étiole, la copie de la copie de la copie n'est plus qu'une blague creuse, que les mimiques épuisées du bonhomme ne parviennent plus à transcender.

Au fil des années, son activité de "penseur " "politique" (avec des guillemets gros comme des buildings s'il vous plaît) prend le pas sur ses galéjades de troubadour. Sauf que Dieudo, s'il fait preuve d'une finesse et d'une intelligence remarquable lors de l'écriture de ses spectacles, n'a rien d'un penseur. Les raccourcis intellectuels qu'il emprunte font état d'un manque de rigueur effarant, à plus forte raison en ce qui concerne les sujets qu'il aborde ; il ne sait rien et ne comprend rien à la plupart d'entre eux, le sionisme, son grand cheval de bataille, en premier lieu. Pour la provoc, il se rapproche des infréquentables Soral, Le Pen, Faurisson, malgré des divergences idéologiques a priori irréconciliables. Puis la provoc devient, au fur et à mesure, de plus en plus premier degré. Ce qu'on prenait sans hésitation pour une grosse blague un an plus tôt est répété, très sérieusement, en interview. Dieudonné prend le refus du CNC pour le financement de son film sur le Code Noir pour la preuve de la mainmise juive sur le cinéma français. Son intérêt pour le sujet vire à l'obsession ; il se base sur un ouvrage hautement controversé publié par le groupe non moins controversé Nation of Islam pour affirmer le rôle prépondérant des juifs dans la traite négrière. Le fait est qu'aucune source historique sérieuse ne valide le fait qu'ils y aient tenu un rôle particulièrement important mais peu importe, Dieudonné nous rappelle (très) régulièrement ce qu'il pense de l'histoire "officielle" via ses saillies répétées envers Fernand Nathan.

Douter de l'histoire est une attitude saine ; affirmer détenir la vérité secrète du monde l'est beaucoup moins. Biberonné aux théories biscornues de son comparse Alain Soral, Dieudonné n'a pas son débit ni son aisance rhétorique ; redoutable orateur, Soral nous en ferait presque oublier qu'il raconte quasiment en permanence un monceau de conneries. Mais une fois de plus peu importe, le complotisme est en vogue et l'approche "courageuse" de Dieudonné, pauvre victime contraint de jouer dans un bus fait du bruit, attirant un public grandissant, mais pas forcément le même qui riait devant les sketchs du Divorce de Patrick ou 1905. L'humour de Dieudo se simplifie, devient plus bourrin, moins subtil. En témoigne la quenelle, amusant gimmick de scène devenu l'équivalent de la pancarte "applause" des plateaux télé qu'il méprise, devenu tour à tour phénomène de société (!), symbole nazi et produit marketing.

Le marketing, parlons-en. Parce que si Dieudonné a du mal avec tout ce qui porte une kippa, il n'en a pas moins la bosse des maths. Il comprend rapidement qu'il y a moyen de gratter un petit billet sur ses malheurs, et devient la caricature de ce qu'il reproche aux juifs. Celui qui prétend détester l'argent ne se gêne pas pour en ramasser, sans hésiter à piocher dans les poches de ses fans, et pas forcément les plus riches. Lui qui sait très bien additionner 2 et 2 continue ses provocations grossières, tout en sachant pertinemment qu'une bonne polémique lui assurera une promotion bien plus importante qu'un passage au Grand Journal, et à moindre frais malgré ses amendes, tout en prolongeant sa posture victimaire. Win-win.

Alors certains brandissent le fait que Dieudonné s'attaque aux sionistes et non aux juifs ; c'est objectivement faux. Le sionisme est une opinion politique et par conséquent pas marquée sur le front ou sur le bulletin de naissance ; tous les mettre dans le même sac revient également à mélanger les différents courants politiques internes au sionisme (néosionisme, post-sionisme et tout l'éventail de subtilités entre les deux), dont certains sont extrêmement hostiles à la ligne politique du gouvernement israélien et/ou favorables à l'existence d'un état palestinien. Sans doute conscient que ces précisions ne sont pas forcément en faveur de la vision binaire du monde qui remplit ses salles (le concept même du spectacle Le Mur est basé sur ce principe duel), il décide tout simplement de les ignorer, préférant coller l'étiquette de sioniste à toute personnalité juive qui ne lui revient pas. Poussant le bouchon jusqu'au bout, il place en équivalence les sionistes et les marchands du temple, accusant (sur le ton de la blague, toujours) la clique de DSK d'avoir crucifié Jésus. Bref, ceux que le sujet ne passionne pas ont de moins en moins à manger devant ses spectacles. Ça ne veut pas dire qu'ils sont moins drôles ; Mahmoud, pourtant très insistant sur le sujet, est très bon et se termine par l'un des meilleurs sketchs de sa carrière, une merveille d'humour noir.

Privé de télé, Dieudonné comprend le pouvoir d'Internet et débute une production vidéo très suivie, à défaut d'être de qualité ; superbe sur scène, le bonhomme n'est pas mis en valeur par le format et son écriture est feignante et franchement faible. Pire, une bonne partie de ses vannes est tirée de ses spectacles en cours, affaiblissant par-là même leur contenu déjà léger. L'humoriste devient un marchand de tapis, un franchisé de la "dissidence" (même traitement que ci-dessus pour les guillemets) qui vend des autocollants et promet l'émancipation en échange d'un petit chèque. Je critique je critique, mais je suis vraiment ému (et pas dans le bon sens du terme), de voir un type aussi doué s'abaisser à de telles combines et s'associer à de telles raclures.

Ma position de spectateur par rapport à Dieudonné était claire. Rien à secouer de ses opinions politiques, de ses provocations, de son discours en coulisses, tant qu'il me faisait rire là où il était bon : sur scène. Et s'il y avait de plus en plus souvent du moins bon et que la distinction entre l'artiste et le bonhomme était de plus en plus difficile à faire, jusqu'à Foxtrot, Dieudo m'a fait rire. Puis vint Le Mur. Le premier spectacle de Dieudonné qui ne m'a pas fait rire. Quelques sourires, sans doute, devant des mimiques ou son jeu de scène, mais globalement tout ça m'a laissé de marbre. Plus de la moitié du spectacle à entendre que Hitler c'était quand même mieux que Manuel Valls, même sur le ton de la blague, je ne suis pas certain de la chute. Bref, c'est tout crispé et franchement triste que j'ai dû m'avouer vaincu ; sans doute victime de la propagande sioniste honteuse envers le sauveur du peuple, Dieudonné ne me fait plus rire.

Oui, à la base c'était une critique de La Bête immonde. C'est Le Mur en encore moins bon (c'est dire), n'y allez pas, c'est une merde. Je sais, la chute est pas terrible.

Ça me semblait adapté.

Allez, adieu l'artiste.

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