Le chant de la mère

Avis sur Le Chant de la mer

Avatar Eileen Tchoucky Heigh
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Pour commencer, admettons ce qui fâche. Le scénario comporte des bizarreries, oh, pas plus gênantes que ça, qui n’empêchent pas d’apprécier le reste, mais qui n’étaient pas dans Brendan et le secret de Kells. Il faut dire que Brendan et le secret de Kells raconte une histoire très simple, et la raconte de manière efficace et authentique alors que Le Chant de la mer a un scénario plus complexe. Bon, ok, pas complexe façon Legacy of Kain. L’intrigue n’est pas tarabiscotée, elle a, comme Brendan, une structure de conte classique, mais elle renvoie tout de même à davantage de réalités du quotidien que ne le faisait Brendan.
Si le sujet de Brendan était la guerre, et la nécessité de l’art pour supporter une période de guerre, Le Chant de la Mer est sur la difficulté, pour un enfant, de se reconstruire après la mort de sa mère lorsque les seuls adultes sur qui il peut prendre appui font erreurs de jugement et mauvais choix à cause de leur incapacité à gérer leur propre douleur. Le simple fait que je n’ai pas réussi à résumer le concept avec moins de mots vous fait comprendre ce que j’entends par « complexe ».
Tomm Moore aurait pu se contenter de nous raconter l’histoire d’un petit garçon qui essaye de guérir de la disparition de sa mère, et de pardonner à sa petite sœur d’avoir causé cette disparition en naissant. Mais son propos principal, c’est les adultes, ces adultes dont les enfants auraient besoin qu’ils soient forts, sages, qu’ils les guident dans leur deuil, mais qui ne sont rien d’autre que des humains faillibles, sensibles, et bornés. Au final, ce qui fera souffrir les enfants le long du film n’est pas tant l’absence de leur mère, mais l’incapacité que leur père et leur grand-mère ont à les écouter et les comprendre, l’un parce qu’il ne s’est jamais remis de la perte de sa femme, l’autre parce qu’elle voit d’avantage l’incapacité de son fils à prendre soin de ses enfants que sa propre incompétence en matière de pédagogie. (Message à toutes les grand-mères, nounous, tantes et baby sitters du monde : quand UN des enfants de la fratrie fait une bêtise, punir LES DEUX est le meilleur moyen de les faire se haïr l’un l’autre. Et de perdre tout ascendant sur eux, d’ailleurs, les enfants ont quand même un sens de la justice assez aiguë. En tout cas, c’est ce dont je me souviens de ma propre enfance)
Vous l’aurez compris, l’histoire est très triste. Elle ne parle pas d’espoir ou de courage, comme Brendan, elle parle du fait que, dans la vie, des choses douloureuses se passe, douloureuses au point que même les adultes sont dépassés devant, mais que, malgré le fait que ces choses douloureuses arrivent, il faut continuer à jouer, à nager, il faut jouer avec sa petite sœur, raconter des histoires, et chanter les chansons qu’on a appris de sa mère avant qu’elle parte.
Elle est aussi assez effrayante. Le style graphique est le même que dans Brendan, mais là où, dans Brendan, il servait à ajouter de la féérie aux enluminures peintes par les moines de Kells, ici, elles servent à donner vie aux fantômes qui hantent l’imagination de Ben. Même remarque pour la musique de Bruno Coulais, toujours aussi superbe, mais ici, au service de la peur et de la tristesse plus que de l’espoir et la gaité.
Par bien des aspects, ce film m’évoque le voyage de Chihiro. Comme Chihiro il m’aurait profondément terrifiée si je l’avais vu enfant (et la petite fille qui était assise sur le siège devant moi était en effet terrifiée). Comme Chihiro, il est malgré tout d’un charme captivant, bouleversant, même. Mais l’analogie ne s’arrête pas là. Comme Chihiro, il évoque, sans vraiment l’expliquer aux néophytes français que nous sommes, toute une mythologie que nous ne connaissons pas.
Car c’est là le deuxième sujet du film : la mythologie irlandaise. Les créatures fantastiques que Ben et Maïna rencontrent dans leur périple pour retourner à la mer nous sont présentées succinctement, et les règles qui régissent leur monde ne sont pas vraiment expliquées. Les bizarreries scénaristiques que j’évoquais en début d’article sont peut-être d’ailleurs explicables si on connaît les us et coutumes des créatures magiques irlandaises. Pourtant, je ne voudrais pas qu’elles me soient plus expliquées. Je préfère être immergée dans ce monde fantastique, et vivre l’aventure en temps réel en même temps que les deux enfants, plutôt que de me voir mise à distance de temps en temps par une scène d’exposition trop longue. L’exposition, c’est approprié dans certains type d’histoires, mais ici, il y a celle qu’il faut, pas plus, et c’est tant mieux. Le film est une expérience esthétique qu’il ne faut pas interrompre par des explications, et le flou dans lequel le spectateur français se trouve ne rend l’expérience que plus onirique.
Je ne raconterai pas l’histoire. Pas question. Rien que les premières minutes du film doivent être découvertes en temps réel. Je vous dirai juste d’aller voir ce film. Si vous avez des enfants, ne les emmenez que s’ils ont plus de 8 ans, et prévenez-les que c’est une histoire belle et triste, mais allez le voir.
Bien sûr, je continue à préférer Brendan et le secret de Kells, mais Le Chant de la mer était un visionnage merveilleux.

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