Dessine moi un western

Avis sur Le Cheval de fer

Avatar Kalopani
Critique publiée par le

Si, à l'époque du cinéma muet, le mélodrame était considéré comme le genre noble par excellence, le western, lui, devait souvent se contenter de modeste série b pour pouvoir exister. En 1923, cependant, les choses commencent à changer lorsque la Paramount lui dédie un blockbuster, The Covered Wagon. La Fox entre alors dans la danse et va confier le soin à Ford de réaliser la superproduction de l'époque, The Iron Horse. Mais au-delà de cet aspect événementiel, Ford va surtout profiter de l'occasion pour ériger les fondations du western de demain : que ce soit sur le plan de la mise en scène ou tout simplement sur le plan thématique, The Iron Horse préfigure remarquablement bien le futur cinéma fordien ou le futur western (les deux étant indissociables, cela va sans dire).

On retrouve ainsi les grandes thématiques fordiennes que le cinéaste met en place ici et qui seront affinées par la suite : histoire de vengeance perdurant à travers les époques, dépassement de soi, esprit de camaraderie, naissance d'une nation et de ses idéaux.
Avec lui, le western n'est pas qu'un simple divertissement, il a aussi bien des choses à dire qu'à montrer, et gagne nettement en profondeur. Une démarche de qualité qui est perceptible à travers le travail de mise en scène : le montage devient dynamique et impose un rythme soutenu. Les scènes d'action sont minutieusement préparées et sont révolutionnaires pour l'époque : la séquence de l'attaque des Indiens est formidablement bien mise en boîte et va servir de modèle pour de futurs westerns. De même, l'intensité dramatique est admirablement bien développée par Ford comme en témoigne cette séquence du début où l'on voit notre héros, alors enfant, assister à la mort de son père. Ford fait brusquement glisser cette scène de la douceur champêtre vers un sentiment de peur et d’effroi en nous signifiant l'approche d'un danger imminent (il filme le déplacement des Indiens sans révéler leur visage) et en se plaçant à hauteur d'enfant (comme le héros, on ne va percevoir que les paroles du père et la main du tueur). La tension est grandissante et le suspense est bel et bien au rendez-vous.

Bien évidemment, tout n'est pas parfait ici et on peut regretter que les différents personnages se contentent d'être de simples stéréotypes (valeureux cow-boys, méchants indiens, etc.). Au regard de la profusion des intrigues et des personnages, on pouvait espérer un peu mieux. Et puis, il faut reconnaître que Ford a bien du mal à mettre sur un même niveau d'importance l'histoire personnelle (la relation amoureuse entre le héros et son amie d'enfance) et la grande histoire, celle qui retrace la construction de la ligne intercontinentale. Au final, le spectaculaire va prendre le pas sur les émotions et c'est bien dommage ! Même l'humour, porté à l'écran par un trio de personnages comiques, n'est pas des plus réussis et vient même desservir l'histoire. The Iron Horse est une ébauche des futurs chefs-d’œuvre fordiens, c'est un beau brouillon, mais qui n'est pas totalement convaincant. D'ailleurs, Ford améliorera encore son western, deux ans plus tard, avec Three Bad Men, qui s’avérera bien plus complet.

Maintenant, il ne faut pas faire la fine bouche et reconnaître que ce film, qui date tout de même de 1924, constitue une belle œuvre, à mi-chemin entre film spectacle et documentaire. Ford fait preuve d'un vrai sens du réalisme en s'attardant, notamment, sur le quotidien des ouvriers ou des pionniers : le travail est pénible mais heureusement l'esprit de camaraderie prévaut sur le reste. C'est avec le même sens du détail qu'il nous décrit la naissance de l'Ouest avec l’éclosion des villes, l'apparition de ces institutions que sont les saloons... C'est le far west qui s'anime alors sous nos yeux, féerique et sauvage, mais c'est également l'histoire des Etats Unis qui s'écrit sous la plume du cinéaste avec l'évocation de Lincoln et des grandes personnalités que sont Buffalo Bill ou Wild Bill Hickock. Avec The Iron Horse, Ford commence à rédiger "La légende de l'Ouest" et cela ne fait que commencer !

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 464 fois
13 apprécient

Kalopani a ajouté ce film à 4 listes Le Cheval de fer

  • Films
    Illustration Du côté du cinéma muet

    Du côté du cinéma muet

    Mes préférences dans les années 20 Classement par genre : Westerns http://www.senscritique....

  • Films
    Cover Les charmes de l'Ouest

    Les charmes de l'Ouest

    *Mes 7 et plus. Classement par genre : Films muets http://www.senscritique.com/liste/The_Roaring_Twenties/278448 Péplums...

  • Films
    Illustration Barman, A Boire !

    Barman, A Boire !

    Car souvent dans les films il ne se contente pas d'étancher la soif de ses clients ; il peut devenir un confident anonyme, un...

  • Mais aussi

Autres actions de Kalopani Le Cheval de fer