Virage dangereux

Avis sur Le Fanfaron

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Avant de prendre la fâcheuse voie des excès durant les 70's, la comédie à l'italienne empreinte celle du succès avec Le Fanfaron qui réalise l'exquise symbiose entre satire sociale et drame humain, légèreté et tragédie. On y trouve tout ce qui fait la force de ce genre typiquement italien, à savoir cette capacité à mêler au rire franc les saveurs aigres-douces de la désillusion et du drame. Afin de mieux appréhender le film, il est une nouvelle fois préférable de se référer au titre original, Il Sorpasso ou Le dépassement, qui explicite parfaitement la complexité du propos : le dépassement de soi, le dépassement des limites, le dépassement périlleux.

Les limites, ce sont celles évidemment du principal protagoniste, Roberto, qui dépasse sa propre passivité pour aller brûler sa vie sur le bitume du plaisir, mais surtout ce sont celles de l'Italie des 60's qui dépasse ses préoccupations traditionnelles (famille, religion...) par goût du bien-être, tout en risquant la cruelle sortie de route : dégradation des valeurs morales, déshumanisation des relations, crise existentielle...

Dès les premières minutes, Risi affirme son talent de portraitiste en esquissant, en quelques traits, un redoutable état des lieux : l'Italie du boom économique est semblable à une journée du 15 août, estivale, oisive et ensoleillée, une Italie dans laquelle on ne pense qu'à jouir du temps présent (le travail est chômé, tandis que le plaisir immédiat, symbolisé par le twist, gagne aussi bien les milieux huppés de la ville que la campagne profonde) sans se soucier des lendemains désenchantés.

Une Italie dont la pernicieuse dérive se devine à travers le périple du duo vedette, composé de personnages antagonistes : Roberto, le provincial introverti et traditionaliste, et Bruno, le Romain extravagant et moderne. Le miracle économique, représenté par la Lancia Aurelia, permet l'improbable réunion des solitudes, l'union idyllique entre l'Italie du passé et celle d'aujourd'hui. Si le film est conçu comme un road movie initiatique, explorant l'évolution psychologique de Roberto tout au long du trajet, il se structure surtout comme un film à sketches, annonçant le futur I Mostri, en multipliant les arrêts qui sont autant de visions satiriques de cette Italie du boom.

Ainsi, on découvre un pays qui a fait du capitalisme sa nouvelle religion et qui vénère dorénavant le dieu objet. Risi croque finement cette nouvelle obsession en faisant coloniser l'espace par les objets (mange disque vinyle, juke-box...), en filmant l'envahissement progressif de la route par les voitures, en y faisant entasser des familles entières, en saluant, de façon ironique, un personnage comme Antonioni dont le cinéma est soporifique mais qui a le mérite de posséder un luxueux bolide... L'humour satirique est évidemment perçu à travers le personnage de Bruno, qui n'hésite pas à railler celui qui ne possède pas (le paysan au bord de la route) ou à accabler de klaxons moqueurs celui qui possède peu (le propriétaire d'une petite voiture, d'un side-car). Mais c'est surtout sa propre superficialité qui est moquée, comme lorsqu'il « désire » un distributeur de cigarettes ou qu'il tente de racheter le contenu d'un camion accidenté.

Si l'humour suit joyeusement les circonvolutions routières, le regard se fait désabusé lorsque la voiture se met à l’arrêt. Ainsi, la séquence avec la famille de Roberto permet à Risi d’égratigner une société traditionnelle que l'on idéalise trop facilement (les souvenirs d'enfance rapportés par Roberto) : les lieux sont ternes, la vie est loin d'être vertueuse (relation adultérine, enfant illégitime). Et c'est une nouvelle fois à travers la verve de Bruno que l'humour se fait le plus grinçant, moquant l'hypocrisie de cette société du passé (l'unité de façade des couples, l'homosexualité cachée du serviteur) comme il a pu moquer l'ordre religieux lors des autres moments de pause (les prêtres en pannent au bord de la route, les religieuses au restaurant). Le carcan religieux, traditionnel, est dorénavant « dépassé », l'Italie de Roberto veut embrasser la société du plaisir vantée par Bruno. Une société nouvelle mais dont le bonheur semble tout aussi illusoire, comme le sous-entend Risi dans une deuxième partie où la déclinaison progressive de l'action rend perceptible le mal-être des personnages.

L'ivresse procurée par la voiture s'estompe, les pauses s'allongent et l'inévitable désillusion s'installe ! Ne pouvant plus se cacher derrière son volant, notre fanfaron reconnaît, lors d'une soirée arrosée, la médiocrité de son existence. Une visite au sein de son foyer finit par balayer les dernières illusions : il n'est qu'un mari immature qui a abandonné femme et enfants, il n'est qu'un opportuniste que les créanciers coursent. À travers ce tourbillon de vitesse qui emporte Bruno et Robert, Risi nous livre ainsi une critique féroce de ce progrès illusoire, de ce matérialisme qui ne panse nullement les maux de l'existence, comme nous l'indique la chute du film qui ramène brutalement le spectateur à la réalité : le destin de celui qui fait du futile son chemin, s'épuise inévitablement dans les virages ou sur les rivages rocheux...

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