Comment violer l’œuvre original en 1h40…

Avis sur Le Moine

Avatar Lingwilocë-Valandur
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Dans mon for intérieur, je reste convaincu que rien n’est inadaptable au cinéma, y compris des œuvres rendue plus ou moins complexe par le style de narration comme se présente justement Le moine de M. G. Lewis (1796). Il suffit d’être un peu ingénieux et d’avoir un peu de talent pour l’établissement du scénario. Pour faire très (très) court, l’histoire du film tourne autour d’un moine soumit à la tentation de la chair par le diable (pour l’histoire du livre, elle est multiple et ne se concentre pas uniquement sur cet aspect). On peut dire très honnêtement que le scénario est une véritable boucherie dans ce long métrage ; à tout prendre, ils ont dû retranscrire 1/5 du livre (approximation généreuse) et le peu qu’ils ont fait est proprement à se pendre ; du sacrilège pur et simple avec des choix que rien ne justifie. D’ailleurs l’histoire passe tellement vite qu’il n’y a aucune tension durant tout le film. C’est expéditif au possible et on ne ressent pas cette atmosphère horrifique et malsaine qu’on peut trouver dans le livre. Le casting n’est pas en reste et laisse totalement froid. Impossible d’avoir une quelconque émotion envers l’un des personnages tellement ils sont fades et quasi-transparent. J’ose à peine évoquer Vincent Cassel que je n’aime pas du tout en tant qu’acteur et qui ne correspond en rien à l’image d’Ambrosio. La diction des acteurs est atroce ; on a l’impression d’entendre du théâtre. Quant aux dialogues, le texte d’origine en possédait de magnifiques mais ils sont ici remplacé par d’autres hautement moins brillant. Seuls les décors sont corrects mais ils ne m’inspirent pas suffisamment de pitié pour remonter la note à 2. Mes développements suivants contiennent quelques spoils du film donc pour ceux qui souhaitent le visionner malgré tout… Passer directement à l’avant-dernier paragraphe… Sinon, à vous de voir…

Le scénario, revenons-y. Comme je disais la narration du roman a été sauvagement sabrée pour se concentrer quasi-exclusivement sur le moine Ambrosio. L’histoire d’Agnès est réduite à sa plus simple expression, si bien qu’au stade où on en était, il aurait encore mieux valu n’en rien dire. Les scénaristes l’a font mourir (?), réapparaitre brièvement sous la forme d’un fantôme dans le cimetière (?) et le nom de son amant passe de Raymond à Cristobal (?) sans la moindre raison et sans qu’on le voit à l’écran alors qu’il y avait matière à développer sur le marquis de las Cisternas. Cela aurait permis d’autant plus d’intégrer des éléments bien gothico-fantastique avec entre autres le fantôme de la nonne sanglante et le Juif errant, ou d’autres plus mouvementés avec les bandits dans la forêt. Quelques ellipses auraient pu suffire à certains endroits pour éviter d’alourdir le film puisque retranscrire intégralement le livre aurait sans doute été d’aussi mauvais goût que la production de Moll ici présente, mais traiter Raymond me semblait indispensable pour enrichir le scénario qui parait bien vide avec la seule présence d’Ambrosio qui ne convainc pas. Pour revenir sur Agnès, le peu qu’on la voit ne donne même pas envie de compatir à son sort tellement c’est expédié et le personnage n’est pas particulièrement bouleversé par son malheur ; elle ingurgite la sentence un peu sans réagir et se contente de supplier sans la moindre conviction derrière ses barreaux (mais pas avant ????).

Toujours en parlant d’Agnès, rien n’est dit sur le fait qu’elle soit la fameuse sœur de Lorenzo, l’amoureux transi d’Antonia, alors qu’évidemment, en principe ce n’est pas anodin. D’ailleurs, l’idylle n’est même pas mise en valeur, c’est vide… Les personnages sont insipides au possible et laisse complètement indifférent. Certaines situations prêtent à rire de ridicule et d’incohérence sur des choses pourtant toutes simples. Par exemple, Lorenzo, sans avoir eu l’adresse d’Antonia parvient à se rendre chez elle sans problème. Bon sang ! Mais ça prenait 5 secondes sur la pellicule ! Je pense qu’au point où on en était, on aurait même pu supprimer le personnage tellement il ne sert strictement à rien dans l’intrigue. La tante d’Antonia n’est guère mieux alors qu’il y avait matière à rire dans le livre. Quant à la mère, Elvira, où sont passés ses problèmes financiers ? Ses inquiétudes pour l’avenir de sa fille ? Non, là, ce qu’on nous met en scène est une espèce de repentir débile sur son enfant qu’elle aurait abandonné dans sa fuite pour Caracas (? – dans le bouquin, il s’agit de Cuba, mais passons… là aussi, on ne comprend pas bien pourquoi ce choix) avec son mari. En plus, en partant sur ce choix scénaristique, ils ne font clairement pas dans la subtilité et ôtent toute surprise pour la suite (parce qu’évidemment après avoir sucré une bonne partie des personnages, il ne reste plus grand monde) ; il va sans dire que le roman traite bien plus habilement la question.

Sur le moine et son redoutable complice Valerio (qui est en fait Rosario dans le livre – là encore, on ne comprend pas pourquoi ce subit changement de nom), on a des fautes à la pelle… Le moine qui souffre de maux de tête violents (?), la morsure du serpent remplacé par celle d’un gros scolopendre (?) ôtant ainsi toute la connotation symbolique de la chose… Ambrosio qui commet le pécher de chair avec Valerio sans même qu’il s’en rende compte (?), à moitié inconscient puisqu’il est encore sous l’influence du poison (on dirait bien que la scène de viol n’a pas été placée au même endroit et avec les mêmes personnages, hum…). On a aussi l’un des autres moines qui veut le dénoncer au restant de l’abbaye, car il connait la nature de ses relations avec Valerio (???) : au-delà du fait que ça n’apparait pas dans le bouquin, on ne sait pas comment il en a eu connaissance, ni s’il a découvert que le novice est en réalité une femme. Et là, Ambrosio ne bouge pas du tout alors que son honneur est menacé (pourtant l’une de ses plus grandes angoisses est justement de se faire démasqué et subir l’opprobre public, car il jouit d’un statut privilégier dans le cœur des habitants de Madrid – c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il commet l’homicide). Mais bon… Coup de chance, son rival meurt abattu par un morceau de gargouille… C’est vraiment ce qui s’appelle ne pas en foutre lourd d’un point de vue scénaristique. Parfois, c’est du détail, mais ça interpelle : la chambre de Valerio est ouverte à qui veut alors qu’elle est en train « d’agoniser » dans son lit. N’importe quel moine aurait pu la démasquer. D’ailleurs cette partie est scénaristiquement nulle ! Il y a une réelle puissance dans le livre, mais dans le film, c’est une catastrophe ! Les dialogues sont changés pour un contenu bien plus pauvre et rend bien moins grandiose toute la supercherie du Malin.

Quant à retranscrire la tentation d’Ambrosio… Mais c’est mauvais ! Complètement mauvais ! On a vraiment la sensation qu’il plonge dedans sans vraiment se poser de question alors qu’en réalité, il culpabilise à un point incroyable et refuse très souvent les machinations de sa complice (il la déteste même pendant un moment) dans un premier temps. C’est vraiment sur insistance qu’il cède et rien de cela ne transparait véritablement à l’écran. Il n’y a pas d’émotions ; c’est vide encore une fois. Le diable est tellement risible que je n’ai même pas envie de m’étendre dessus ; il n’a strictement rien d’effrayant et prête davantage à sourire cyniquement plus qu’autre chose. Et la scène avec Antonia… Oh la la ! Ce n’est pas du tout comme ça que c’est censé se passer ! Dans le roman, c’est beaucoup plus effrayant, enfin ! Où est passée l’horreur (celle de l’intrigue de base, et non pas celle bien présente en constatant qu’on vient de perdre 1h40 de sa vie après visionnage) ? En fait, le dénouement du film est sûrement ce qu’il y a de plus atroce ; le sort du moine est réglé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mais le pire du pire dans tout ça… C’est la raison pour laquelle il vend son âme au diable. Là… Bordel ! J’ai eu mal !

Au final, on nous a vraiment collé un truc aseptisé pour essayer de plaire à tout le monde pour qu’au bout du compte ça ne plaise à personne (ou presque)… Car non seulement ceux qui auront lu le livre tomberont en dépression et se mettront à chialer devant ce véritable carnage et pour les autres, même en faisant fi du bouquin, ça reste une mauvaise production avec un jeu d’acteur chiant et sans saveur qui entasse un peu plus le scénario qui ne tient déjà pas sur grand-chose. En clair, si vous n’êtes pas masochiste, je vous conseille de passer votre chemin et de plutôt vous plonger dans le livre si vous êtes intéressé par l’univers gothique. Au moins, vous aurez le plaisir de côtoyer une histoire riche, bien mené avec une tension palpable et toujours croissante dans un environnement sombre et sulfureux à souhait. Je terminerais juste sur une citation du texte d’origine faisant la description d’Ambrosio pour que vous constatiez à quel point Cassel n’avait pas le profil (foiré le rôle principal est impardonnable) :

« C’était un homme au port plein de noblesse et à la présence imposante. Il était de haute stature et ses traits étaient d’une rare beauté. Il avait un nez aquilin, de grands yeux noirs qui étincelaient et ses sourcils foncés se rejoignaient presque. Il avait le teint brun, intense, mais clair ; l’étude et la veille avaient entièrement privé ses joues de couleur. La tranquillité régnait sur son front lisse et dépourvu de rides ; quant au contentement qu’exprimait chacun de ses traits, il paraissait annoncer un homme auquel soucis et crimes étaient inconnus. Il s’inclina avec humilité devant l’auditoire ; il y avait pourtant dans son apparence et dans son maintien une certaine sévérité qui inspirait le respect à tous et peu pouvaient soutenir son regard, à la fois ardent et pénétrant. Tel était Ambrosio, abbé des capucins et surnommé l’« homme saint » ».

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