Les voleurs d'espoir

Avis sur Le Voleur de bicyclette

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Le Voleur de bicyclette est un monument du cinéma néoréaliste italien, et pour cause il synthétise toutes les composantes de ce mouvement : les décors naturels, les acteurs non-professionnels et les problématiques sociales abordées (chômage, reconstruction de l’Italie post-WW2, pénurie alimentaire…). Et comme souvent, la fin n’est pas un modèle de happy ending hollywoodienne.
Pour reprendre la formulation de Marc Ferro, les réalisateurs néoréalistes italiens sont des « agents de l’histoire », à travers leur art, ils témoignent d’une époque avec un regard singulier comme si leurs œuvres étaient des documents d’histoire.
Au-delà du contexte dans lequel ce film s’insère, qu’est-ce qui fait de lui une œuvre majeure du cinéma ?

Faire un film, c’est un effort collectif

Vittorio De Sica pensait que le néoréalisme était un effort collectif ambitionnant d’obtenir la transparence morale : « Nous voulions nous regarder en face, et nous dire la vérité, découvrir ce que nous étions réellement, et chercher le salut ». Cette phrase symbolise d’une certaine manière les aspirations néoréalistes.
De plus, il y avait une volonté collective de fonder un nouveau langage filmique en rupture justement avec le fascisme italien, montrer la nature exceptionnelle de la vie quotidienne tout en retranscrivant la stupéfaction et la peur.
S’il y a bien quelque chose qui ressort de Ladri di Biciclette, c’est le collectif. En cela, le film est très important et semble incarner le crédo du néoréalisme italien. Le film s’ouvre sur des hommes en quête de travail, collés les uns aux autres comme des sardines et se ferme sur un groupement d’individus divaguant dans les rues de Rome. L’essentiel, c’est que ce collectif est sans arrêt en mouvement physique ou verbal.

Être le spectateur du mouvement

Dans le film, tout est constamment en mouvement (comme je l’ai évoqué plus tôt avec le collectif) et au milieu de cette agitation continue il y a le héros, père marié de deux enfants qui tente de s’en sortir. Autour de lui, les véhicules motorisés ou non sont en mouvement, de la colère des cieux naît une pluie battante impliquant un double mouvement ou encore les religieux qui durant cette pluie parlent de manière très rythmée à côté du héros. Enfin, ce dernier est continuellement en train de bouger, puisqu’il sillonne avec son fils les rues de Rome pour retrouver le voleur de sa bicyclette. C’est comme s’il était pris dans une spirale infernale du mouvement, métaphore de la vie. Cette bicyclette est porteuse d’espoir, on le voit d’ailleurs au restaurant faire les comptes auprès de son fils en lui disant qu’avec le salaire et les allocations, il aurait de quoi subvenir aux besoins de sa famille. Sauf que sans cette bicyclette, l’espoir s’évapore. D’ailleurs, la scène du début où il déclare à la police le vol de sa bicyclette est très cynique puisque le policier dit à son collègue qu’il ne s’agit de « rien, une bicyclette », ce rien étant un tout pour le protagoniste. La bicyclette, c’est être l’acteur du mouvement, pas le spectateur.

L’humanité

Si les acteurs amateurs manquent de justesse, ils apportent néanmoins de l’authenticité. Cette authenticité permet au spectateur de voir à l’écran ce qu’est l’humanité. Paradoxalement, le néoréalisme italien met en avant des individus dépourvus d’humanité puisque le sort s’acharne sur un pauvre individu pour qui le bonheur serait d’avoir un travail. Typiquement, quand il retrouve le voleur de sa bicyclette, il est confronté à tout un collectif d’individus enragés qui est prêt à le faire sombrer. Et pourtant, il y a quand même des élans d’humanité dans le film où le collectif sert l’individu et non s’acharne sur lui. Je pense notamment à la scène de la noyade ou encore la réaction de l’homme à la fin qui décide de ne pas porter plainte contre le héros.

Ladri di biciclette, c’est une œuvre extrêmement riche et complexe qui raconte simplement l’histoire d’un homme qui souhaite préserver sa dignité dans un contexte difficile (l’Italie de 1948). La dignité passe par le travail car « quand on travaille, on a une autre vision du monde ».
Cette dignité est mise en avant par la façon dont le protagoniste est cadré : un grand nombre de plans « poitrine » qui montrent que le héros reste droit et digne malgré les circonstances accablantes.
Mais sa dignité a des limites car il reste humain. Un humain qui est submergé par le désespoir, en témoignent la claque du désespoir (donnée à son enfant) et le vol du désespoir.
Ce sombre désespoir me rappelle les mots de Rossellini (réalisateur de Rome, ville ouverte) « Ce n’est pas ma faute ; je ne peux pas voir les choses en clair et en beau à tout prix. Changeons le monde, après quoi je représenterai un monde plus serein ».

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