Down by the River

Avis sur Les Affameurs

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En préambule il faut bien souligner le ridicule du titre français qui, non seulement ne rend pas hommage à l'un des plus beaux westerns de Mann, mais en plus s'avère mensonger en ne faisant référence qu'à une simple péripétie. L'histoire, en fait, s'apparente plus à une sorte de "road movie" où il sera question de savoir si l'homme peut changer fondamentalement et racheter ainsi ses erreurs commises dans le passé. Une réflexion qui est portée à l'écran par le personnage du vieux colon qui se demande s'il y a une "différence entre un homme et une pomme" ? Une interrogation toute simple qui fait écho aux craintes d'une communauté qui voie d'un mauvais œil l'arrivée en son sein d'anciens repris de justice ! Mais derrière cette thématique, somme toute assez classique, il faut saluer ce qui fait la force et l'originalité de "Bend of the River", à savoir ses qualités visuelles. Il s'agit du premier film en technicolor de Mann et, même si l'on sent le cahier des charges imposé par le studio, notre homme s'en donne à cœur joie pour faire exploser les couleurs à l'écran et exalter le cadre naturel ! Durant 90 minutes, on en prend plein les mirettes devant cette aventure "haute en couleur", et cela est bien suffisant pour ne pas bouder notre plaisir et passer outre les petites légèretés scénaristiques et un classicisme un peu trop gentillet.

Contrairement à d'autres westerns signés Mann, le point faible du film réside dans son scénario. Tout est classique, convenu et gentiment balisé. "Bend of the River" débute d'ailleurs par la très banale attaque des "méchants indiens" contre de "gentils cow-boys", avant de nous présenter "sommairement" les deux héros de l'histoire, incarnés par James Stewart et Arthur Kennedy. Ce classicisme, en soi, n'est pas trop gênant vu que Mann sait y faire pour nous passionner avec ces histoires de colons et de cow-boys qui tentent de se racheter une conduite. Seulement on peut regretter la persistance de certains poncifs (le rôle de la femme, cantonnée aux tâches ménagères, ou encore la vision très archaïque de l’Afro-américain, avec l'éternel Stepin Fetchit). Fort heureusement ces éléments sont peu présents à l'écran et ne portent pas trop préjudice à l'appréciation globale... Par contre, ce qui est plus gênant, c'est la légèreté avec laquelle Anthony Mann va traiter et expédier la plupart de ses thèmes ! Le destin des colons se retrouve un peu trop vite placé au second plan, occulté par le "chemin de croix" de Stewart et Kennedy. L'histoire se concentre essentiellement sur ces deux personnages et on va chercher plus à savoir si "le ver" est dans l'une des pommes plutôt que de s'intéresser aux sorts des colons. C'est un peu dommage quand même, car le thème aurait mérité d'être creusé davantage (il le sera d'ailleurs avec "The Far Country"), et puis Mann va sacrifier, par la même occasion, quelques personnages secondaires potentiellement intéressants (le patriarche, les deux femmes et Rock Hudson ; même si pour ce dernier, on se questionne surtout pour son utilité dans le film !). Le thème de la ruée vers l'or est bien exploité pendant une partie du film, avec un regard pertinent sur cette ville qui se transforme, au contact de l'or, en haut lieu de la cupidité. C'est un regard peu reluisant que porte Mann sur le far-west et on aurait aimé qu'il le prolonge davantage. Tout cela pour dire que "Bend of the River" n'est sans doute pas un western brillant ou innovant, mais il demeure un excellent divertissement, avec de l'aventure, des morceaux de bravoure et des bons sentiments. Ce qui, au fond, n'est déjà pas si mal !

La grande force d'Anthony Mann demeure son aisance pour exploiter au mieux le cadre naturel ! Son cinéma semble un peu tristounet lorsqu'il se retrouve coincé dans un espace clos (les scènes de saloon sont, par exemple, assez anodines) mais par contre, lorsqu'il prend "l'air", sa caméra se trouve prise de liberté et son cinéma respire à plein poumon ! Et ça fait sacrément plaisir à voir ! Avec "Bend of the River", il profite de l'arrivée du technicolor pour filmer sous toutes les coutures une nature, si belle et si sauvage, qu'il ne se sera jamais lassé de contempler. On prend ainsi plaisir à suivre les péripéties de nos héros qui vont successivement traverser de vastes paysages verdoyants, naviguer sur des fleuves tourmentés avant de s'attaquer à de dangereux cols montagneux. Il y a une bonne dose d'aventures et une agréable dimension BD qui rendent ce western terriblement sympathique à voir ! Et puis le technicolor ne gâche rien à l'affaire et vient renforcer le charme gentiment désuet de cette péloche. Alors même si l'histoire à un côté un peu trop simpliste et gentiment utopique, avec l'opposition habituelle entre la ville et la campagne, entre l'individualisme et la solidarité, fort heureusement la force de la mise en scène, le charme des images et le talent de Stewart suffisent à emporter notre adhésion. Du bien bel ouvrage en définitive !

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