L’homme à la caméra

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Avatar Clode
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C’est un homme avec une caméra. Partout où il va, elle est là, avec lui. Elle enregistre tout ce qui lui arrive, conserve une trace de tous les moments qu’il vit, une bribe de tous les lieux qu’il traverse. Elle fait partie de lui, comme ses yeux, ses oreilles ou encore ses doigts. Peut-être est-ce pour avoir toujours tous ses souvenirs disponibles, tranquillement à portée de main, lui, l’homme en exil, perdu, solitaire, déraciné, qui a laissé une grande partie de ce qu’il était loin de l’autre côté de l’Atlantique, quand il a quitté la Lituanie pour Brooklyn.

Un Brooklyn étranger, un Brooklyn spectral, un Brooklyn perdu. Un Brooklyn qui ne doit être que passager, une étape intermédiaire avant un retour vers la Lituanie, mais un Brooklyn qui va s’éterniser. Un Brooklyn où les vieux Lituaniens se rassemblent sur des bancs pour partager des souvenirs qu’ils n’ont pas. Un Brooklyn où l’homme à la caméra erre, restant avec les siens à imaginer le futur d’un pays qui n’est plus le leur.

Un Brooklyn hanté qui va laisser place à un Manhattan providentiel, finalement, quand l’homme à la caméra se rend compte qu’il doit laisser la Lituanie à ceux qui habitent en Lituanie. Il va alors essayer de trouver sa place dans cette Amérique qui n’est pas vraiment la sienne, pas encore, et cette place, passe par l’art. Et surtout par l’écriture. Des journées et des nuits d’écriture dans ce petit appartement et ses paysages de livres, avec ses montagnes et ses collines et ses plaines de littératures. Des journées et des nuits d’écriture à manger de petits sandwichs et à boire de grandes tasses de café. Des journées et des nuits d’écriture qui vont finir par laisser un peu de place au cinéma.

Pendant tout ce temps, la caméra est là, toujours, avec l’homme à la caméra, et garde les images de son parcours. Un parcours de plusieurs années pour des souvenirs de quelques heures. Des souvenirs de tout ce qu’il a fait et de tous ceux qu’il a croisés et de tout ce qu’il a traversé. Des souvenirs de ces mariages Lituaniens où des jeunes déracinés retrouvent un peu d’un chez eux fantasmé en s’amusant, en dansant et en chantant, des souvenirs de ces manifestants pour la paix, fantômes qui hantent la brume d’un Manhattan où tout le monde a oublié de se lever par la plus froide journée de l’hiver, des souvenirs de ce réveil dans la rosée matinale de la campagne, enfin en harmonie avec la nature, avec les arbres et avec les fleurs et avec les oiseaux après une nuit à la belle étoile, des souvenirs de cette journée passée à la plage entre l’eau et le ciel.

Les images sont celles des souvenirs, intemporels, s’enchaînant sans transition et sans réelle logique dans ce noir et blanc granuleux qui laisse place au rouge vif d’une fleur ou au bleu délavé de l’océan et la voix de l’homme à la caméra, lente, monocorde, hypnotique, uniquement rythmée par son accent de l’est, nous les contextualise, nous les explique, nous les raconte. Les revit. Alors, le temps devient celui des souvenirs aussi, il s’effiloche et se déchire, se tend et se distend, se raccourcit et se rallonge pour finir par s’évaporer dans l’air d’un passé remémoré.

Et de ce passé il ne reste pas tant les moments forts, mais la beauté dans la simplicité des petits quelques choses de la vie de tous les jours. Ces petits quelques choses qui font de grands souvenirs ; la neige dans un parc, un repas bien arrosé, des enfants qui jouent dans la rue, une escapade en voiture à la campagne, le vent dans les branches d’un arbre, un après-midi à faire des grimaces, un cheval sur le bord de la route, du stop dans une station-service ou la pluie qui s’écoule le long des fenêtres.

Les souvenirs de l’homme à la caméra.

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